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mardi, 30/06/2009 16:00CET

Quand le Japon a la tête dans le guidon...

Pourquoi certains parapluies japonais utilisent un plastique transparent en guise de toile ? Simplement pour permettre aux cyclistes qui l'utilisent de voir la route tout en se protégeant ! Quelque soit le temps, les habitants de l'archipel continuent d'afficher leur amour immodéré pour la petite reine. Nul besoin d’instaurer chez eux de système permettant de louer des vélos en libre-service à l’image de ceux que l’on trouve aujourd'hui dans les grandes villes françaises et européennes : le Japon en connaît déjà un sacré rayon sur le deux-roues. Là-bas, la bicyclette n'est pas qu'un simple moyen de transport pratique et peu couteux, c'est surtout une véritable institution !

bycicles


Pour se déplacer au Japon, il n'y a que l'embarras du choix. Si la distance à parcourir est longue, on ira privilégier le train, qui a l'avantage d'être toujours ponctuel mais l'inconvénient de se retrouver facilement bondé aux heures de pointe. Il y a aussi la voiture, idéale en province, mais peu recommandée dans les métropoles, dans le sens où d'une part, il est difficile de manoeuvrer dans des dédales de rues parfois à sens unique, et où d'autre part l'achat d'un véhicule implique aussi de pouvoir le garer. Prendre le bus ou encore le taxi ne se révèle pas foncièrement meilleur marché étant donné que dans les deux cas, le prix de la course dépend de la distance effectuée.

Au final, pour les petits et moyens trajets, le moyen de transport le plus économique en dehors de la marche à pied reste bien sûr le vélo (jitensha), et ce dernier n'a pas eu besoin d'attendre les mesures en faveur de l'écologie ou la prise de conscience des problèmes de santé dans le pays pour s'imposer comme l'un des engins de locomotion les plus utilisés par les Japonais. Sur place, il suffit par exemple de s’arrêter un instant au milieu d’une rue ou d’un trottoir pour voir défiler un nombre conséquent de bicyclettes devant ses yeux, un chiffre souvent plus important que celui des voitures, à croire que tout le monde ou presque possède son propre deux-roues non motorisé.

Nous ne sommes pas loin de la réalité : si l’on s’en tient aux parcs de vélos existant dans le monde entier, le Japon n’arrive qu’en troisième position, derrière la Chine et les États-Unis qui se taillent logiquement la part du lion. Mais si l’on tient compte du nombre de vélos vendus par habitant, l’archipel prend la tête du classement : il s’avère en effet que sur les 127 millions et quelques d’habitants que compte le pays, 72 millions sont propriétaires de bicyclette(s). Le nombre de vélos varie bien sûr d'un foyer à l'autre, mais il n'est pas rare de trouver des familles où tous les membres possèdent leur propre bicyclette, selon la place dont elles disposent chez elles, à la maison ou dans les boxes d'immeubles.

«Allô Mama, tango chari»

Connu dans le dictionnaire sous le terme, très peu usité, de keikaisha, mais plus communément appelé charinko, le vélo «à la japonaise», peu moderne mais éminemment pratique, est donc entré dans les moeurs quotidiennes. Plus de 50% des résidents l'utilisent désormais régulièrement dans leurs déplacements, sans distinction d'âge ou de classe sociale. Si elle sert comme partout dans le monde aux loisirs, à la promenade ou au jeu, la bicyclette se veut avant tout utile au Japon. Les policiers qui patrouillent dans les quartiers des grandes villes ou dans les villages de campagne l'utilisent très souvent dans leur travail ; les hommes d'affaires la prennent pour se rendre au bureau ou à la gare en vue d’un voyage plus long ; les enfants effectuent avec elle le trajet vers le collège ou le lycée ; enfin, les mères au foyer l'empruntent pour amener leur progéniture à la crèche ou aller faire des commissions à la supérette (combini) du quartier.

Charinko

C'est cette image qui vaut d'ailleurs à la bicyclette traditionnelle nipponne son petit nom de «mama chari» ou «vélo de maman», et ce même si, au final, elle est utilisée aussi bien par les hommes que par les femmes. Ce qui caractérise le mama chari, c'est sa relative simplicité. Un panier, indispensable, fixé à l'avant du guidon et destiné à recevoir les courses de madame ou la serviette de monsieur, un porte-bagage à l'arrière de la selle, un cadre en acier, une béquille, une sonnette, des garde-boue et un carter de protection de chaîne, éventuellement une lampe à dynamo, mais le reste des équipements habituels (dérailleur, vitesses et suspensions) en option : voilà à quoi ressemble le parfait vélo de «courses». Pas forcément beau à voir, mais terriblement efficace dans la vie de tous les jours. Les modèles se font toutefois de plus en plus sophistiqués et on peut à présent trouver des vélos de assistés réducteurs d'efforts, des bicyclettes hybrides aux pédaliers semi-électriques très appréciées par les personnes âgées et les mères de famille, et prévues pour être à l'avenir directement rechargées dans des parcs de stationnement spécialement pourvus de panneaux solaires.

Le terme de mama chari a de façon logique inspiré, depuis quelques années, celui de papa chari, alias le «vélo de papa», aux cadres classiques dits «homme» et aux équipements moins rudimentaires que ceux que l'on a l'habitude de trouver. La mode actuelle est même aux vélos de ville davantage taillés pour la route, comme les road bikes et les cross bikes, lorgnant du côté du V.T.T., ou encore les mountain bikes, mais le mama chari, omniprésent, est loin de tomber en désuétude.

Sur les routes et les trottoirs

Malgré le nombre de bicyclettes en circulation, les infrastructures dédiées à ce moyen de transport sont encore limitées au Japon. Certes, grâce aux efforts conjoints des collectivités locales et du réseau ferroviaire, on trouve de plus en plus, près des gares et des zones commerciales, de parkings à vélos plus ou moins modernes, gratuits ou payants, mais toujours extrêmement impressionnants quand des rangées entières de véhicules viennent s’y loger. Les usagers disposent aussi, à même la voirie, d’emplacements spécifiques aptes à accueillir les deux-roues qu’ils souhaitent garer, mais les pistes cyclables viennent paradoxalement à manquer, en particulier dans les villes.

mama chariA défaut de rouler sur la chaussée, les cyclistes cohabitent donc avec les piétons sur les trottoirs, une pratique qui n'a, pendant longtemps, pas été autorisée, mais simplement tolérée ! Depuis 2007, il est cependant permis de rouler à vélo sur les trottoirs sous conditions. Les enfants et les personnes âgées sont libres d'y circuler comme ils veulent, les autres ne le peuvent que si une signalisation spécifique (un panneau rond bleu où se côtoient vélo et piéton) a été mise en place, ou si la situation du trafic routier l'impose. Le trottoir ne serait pas plus dangereux que la route, pourvu que les bipèdes comme les amoureux de la petite reine sachent comment se comporter. L’usage voudrait que le piéton ait la priorité, mais qu’il doive se ranger dès l’approche d’un vélo, approche fréquemment annoncée par un petit coup de sonnette de la part du cycliste, si ce n'est pas par les couinements de freins mal huilés.

En pratique, on voit cependant un peu de tout : des vélos qui prennent le flux automobile à contrecourant ou qui circulent à droite comme à gauche du trottoir, des cyclistes qui zigzaguent entre les piétons ou qui empruntent les passages cloutés en brûlant au passage le feu rouge, ou encore d’autres qui roulent de manière hasardeuse avec, comme indiqué plus haut, un parapluie ouvert les jours de mauvais temps. Bien que tout le monde le fasse, il était jusqu'à présent normalement interdit de monter à plusieurs sur un seul vélo, mais les choses vont évoluer puisqu'à partir de ce mois de juillet, la loi autorise dans une certaine mesure les ballades à trois (un adulte, deux enfants) sur une même bicyclette. Les fabricants de deux-roues sont en ce moment sur le coup pour proposer aux familles nombreuses des vélos spécifiquement équipés de sièges à l'avant et à l'arrière de l'engin. Une bonne chose, pour peu que soit assurée non seulement la sécurité des personnes qui roulent avec, mais aussi celle des usagers de la route et celle des piétons. Car les accidents ne sont pas rares ! L'année dernière, on a recensé plus de 162.000 accidents impliquant un vélo, soit 21,2% du nombre total d'accidents de la circulation, et 717 personnes y ont perdu la vie. Les campagnes en faveur d’une conduite prudente à deuxroues se multiplient mais peu importe le risque : de par les facilités de déplacement qu’elle procure, notamment en cas d’affluence, la bicyclette s’érige en objet quasi indispensable.

Connaissez-vous l'Etiquette ?

Principal avantage du mama chari : il ne vaut pas cher (les modèles neufs de base se négocient aux alentours de 15.000 yens, l'équivalent d'une petite centaine d'euros). Ce coût dérisoire en fait un bien de consommation courante, que l'on achète et que l'on abandonne lorsqu'il est trop vieux. Les Japonais se servent des vélos comme des parapluies. Ils ne prêtent de fait que peu d'attention aux hypothétiques vols et n'utilisent guère de protections pour leur vélo, se contentant parfois d'un simple câble ou cadenas, voire du système antivol basique qui accompagne certaines bicyclettes. Il peut malgré tout arriver en soirée qu'un salaryman quelque peu éméché ou qu'un étudiant en quête de sommeil enfourche le premier vélo trouvé dans la rue pour rentrer chez lui, abandonnant l'appareil quelque part une fois sa mission remplie.

La parade trouvée par les autorités japonaises, c'est l'immatriculation : chaque vélo en règle possède obligatoirement son propre numéro, inscrit sur une étiquette jaune collée sur la cadre et impossible à retirer. Lors de l'achat d'une bicyclette, le vendeur demande au client de compléter un formulaire avec ses nom, adresse et numéro de téléphone, en échange de quoi on lui remet un document à conserver prouvant qu'il est le propriétaire du vélo et, moyennant 500 yens supplémentaires, on apposera sur ce dernier la fameuse étiquette. Celle-ci ne fait pas office d'assurance, mais servira non seulement à estimer le nombre de vélos en circulation, mais aussi, en cas de contrôle d'identité par la police, à vérifier le nom du possesseur du deuxroues. En substance, une bicyclette appartient à une seule personne, et il convient de prendre garde lorsqu'on emprunte le vélo d'une connaissance.

kôbanHériter d'un vélo d'occasion, qu'il soit acheté, offert ou laissé par quelqu'un, place l'heureux bénéficiaire en position de voleur potentiel, la bicyclette restant le bien de celui qui la cède. Il est bien possible d’établir de nouveaux papiers pour le dit vélo auprès d'un commissariat de quartier (kôban), mais la procédure est contraignante et dispensée de gratuité, ce qui fait qu'un Japonais préfèrera toujours acheter un vélo neuf plutôt que d'en récupérer un usagé, véritable cadeau empoisonné. On voit mieux pourquoi des bicyclettes en bon état s'entassent dans la rue, jetées comme des poubelles - les municipalités se battent depuis des années pour endiguer ce gaspillage et certaines associations caritatives et gouvernements locaux ont entrepris de collecter les véhicules abandonnés pour les expédier dans des pays en voie de développement -, mais on comprend surtout pourquoi le marché du deux-roues se porte toujours aussi bien. Acheter, utiliser, racheter : un vrai «cycle» infernal...

Yvan Romanoff


Les drôles de noms des vélos nippons
charinkoLes avis divergent quant à l'origine du nom «charinko» utilisé pour désigner, dans le langage populaire, les fameuses bicyclettes traditionnelles que l'on peut trouver dans le Japon tout entier. D'aucuns estiment que le mot vient du terme éponyme qualifiant un garnement, un chenapan, littéralement un enfant (ko) «qui vole» ou «qui s'amuse» (chari). Il est à noter que l'on retrouve cette notion dans le théâtre kabuki avec le chariba, autrement dit la scène étrange ou amusante. D'autres évoquent le fait que «charinko» soit un dérivé des vocables coréens «chajongo», «charyungo» ou «charunke», tous synonymes de «vélo». Enfin, avec un peu d'imagination, on pourrait supposer que «charinko» vient bêtement du bruit de la sonnette du vélo («chirin chirin» en japonais). Quelque soit l'origine, c'est de toutes façons le terme «charinko» qui a donné naissance aux petits surnoms donnés aux bicyclettes tels que «mama chari» ou, plus récemment, «papa chari».

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