Les 10 petits secrets des chiffres japonais
Zero, ichi, ni, san, yon, go, roku, nana, hachi, kyû, jû : on a beau
savoir compter jusqu'à dix dans la langue de Mishima, on ne se
doute généralement pas que derrière leurs graphies occidentales
ou leurs idéogrammes (kanji), les chiffres japonais cachent de
véritables petits secrets. Nombres porte-bonheur ou néfastes, à
double voire à triple lecture.... Voici révélées quelques unes de
leurs subtilités, pour tout savoir des chiffres nippons de A à Z, ou
comme on aime à dire sur l'archipel, de 1 à 10 («ichi kara ju made») !
Le chiffre 1 et son caractère japonais, utilisés
dans bon nombre d'expressions, signifient «un peu» :
on les emploiera notamment pour parler d'un aperçu
(«ichi betsu», littéralement «un regard», comme
pour «jeter un oeil») ou d'une petite avancée dans
quelque domaine que ce soit («ippo ippo», soit «pas à
pas» ou «petit à petit»). Outre cela, le kanji
représentant le 1 se retrouve parfois dans la
composition des prénoms - masculins - des premiers
enfants d'une famille (tel le prénom Shuichi par
exemple). A l'identique, trouver dans un patronyme
le caractère se rapportant au 2 ou au 3 indiquera la
plupart du temps que l'on a affaire au deuxième ou
troisième enfant du foyer.
Partisans de la rentabilité et de l'efficacité, les
japonais ont tendance à avoir une certaine aversion
pour le chiffre 2 dans le monde de l'emploi et sur leur
lieu de travail. Prononcé «ni» dans sa lecture la plus
courante, la lecture onyomi, ce dernier semble faire
référence au verbe «nigeru», ou «fuir» en français, un
comportement intolérable pour un travailleur nippon.
De même, le 2 fait indéniablement penser au mois
de Février, plus court que les autres, ce qui induit
naturellement une perte de temps de travail.
Au Japon, il existe différentes manières de
dénombrer les choses, et l'on ne comptera pas de
la même façon les êtres humains que les animaux
ou les bouteilles : pour chaque catégorie, on utilisera
une formule dédiée. Afin de pallier à cette difficulté,
les enfants apprennent dès l'école des moyens
mnémotechniques pour retenir les formules de
dénombrement. Parmi eux, une kazoeuta (chanson
pour compter) intitulée «Ippon demo ninjin» s'amuse
à quantifier des objets dont les noms débutent
eux-mêmes par un nombre. Le titre évoque ainsi
«une carotte», mais le terme japonais la désignant,
«ninjin», fait référence au chiffre 2. Plus loin, les
paroles «Nisoku demo sandaru» évoqueront «deux
paires de sandales», alors que la première syllabe de
«sandaru» se rapporte au 3...
Le chiffre 4 n'a pas bonne presse chez les
Japonais, et pour cause : il peut se prononcer de
la même façon que le mot «mort» : «shi». Voilà
pourquoi il est déconseillé d'offrir un présent composé de quatre éléments, et pourquoi on préfère
grouper les choses par trois ou par cinq. Pour cette
même raison, on ne trouvera pas de siège numéro
4 dans les avions nippons, ni de bus touristique
portant ce chiffre dans le pays. Le 9 n'est pas mieux
loti, puisqu'il se dit «ku», comme dans «kurushii»
(«souffrance»). Les hôtels et les hôpitaux n'ont de fait
pas de chambre 4 ou 9. Par extension, on se méfiera
aussi des nombres 42 (pouvant se lire «shini», alias
«cadavre») et 49 («shiku», «écraser») que l'on évitera
d'avoir sur une plaque d'immatriculation de véhicule.
Rapporté à l'argent, le 5 serait vu en tant
que symbole de prospérité : la pièce de 5 yens,
aisément reconnaissable avec son trou au milieu,
est d'ailleurs très souvent offerte en offrande lors
des visites aux temples ou aux sanctuaires, puisque
considérée comme la pièce de monnaie apportant le
plus de chance («5 yens» se dit en japonais «go-en»,
prononciation identique au terme représentant la
relation, le lien, l'attache). Avec une pièce de 500
yens ou un billet de 5000 yens en main, on s'imagine
posséder cent fois ou mille fois la chance !
Dans la série des nombres «maudits», l'une
des superstitions les plus connues concerne ce
que l'on nomme Yakudoshi, autrement dit les
années d'infortune et de calamité dans la vie des
hommes et des femmes. Pour les premiers, elles
correspondent à leur 25, 42 et 61 ans, tandis que
pour les secondes, il s'agit des 19ème, 33ème et
37éme années. La 42ème année des hommes et
la 33ème des femmes sont censées être les pires
(«taiyaku» ou «honyaku») en raison de la
prononciation des chiffres 42 (voir plus haut) et 33
(«sanzan», soit «difficile», «désastreux»). Elle se voient
précédées d'une année dite «maeyaku» et suivies par
une année appelée «atoyaku».
Pour mieux retenir les dates de l'Histoire, les
Japonais aiment à associer les années importantes
à de petites expressions significatives, construites
en utilisant les différentes lectures, onoyomi et
kunyomi, des chiffres qui les composent. L'année
538, marquant l'introduction officielle de bouddhisme
au Japon, devient ainsi 5-3-8, ce qui peut être lu
go-san-pa, proche du terme «gosanpai», le nom donné à la révérence traditionnellement faite lorsque
l'on se rend dans un temple. L'année 1492 de la
découverte de l'Amérique par Christophe Colomb va
elle prendre la forme i-yo-ku-ni
pour former la phrase pour former la phrase «iyo, kuni ga mieta» («Oh, j'ai vu la terre»).
Extrême opposé du 4 et du 9, le 8 est plutôt
considéré comme un chiffre porte-bonheur, non
à cause de sa prononciation, mais de la forme de
son idéogramme. Les deux traits qui le composent
s'élargissent à la base, comme pour s'ouvrir vers
l'infini : on parle alors de «sue hirogari», c'est-àdire
de bonheur éternel, considérant que ce kanji
est annonciateur de temps meilleurs ou d'heureux
événements à venir.
Bien qu'ils s'en cachent , les Japonais
affectionnent les jeux de mots et l'on ne manque
pas de se servir des diverses prononciations des
nombres pour former des «goroawase», littéralement
des substitutions de mots par des chiffres. Cela
peut valoir pour des noms de quartiers (Shibuya, le
coin branché de Tokyo, devient shi-bu-ya et donc
428 en chiffres) ou d'autres concepts. Le nombre
4649 traduira des salutations («yoroshiku»), 893
servira à désigner un yakuza et 1564 un meurtre
(«hitogoroshi»). Chose amusante, si l'on additionne
18782 («iyanayatsu», soit une personne abominable)
à lui-même, on obtient 37564, ou «minagoroshi» - un
massacre !
A l'époque de la radiomessagerie, les
utilisateurs de pagers s'efforçaient de transmettre
leurs messages avec le moins de caractères
possibles. C'est ainsi que l'on a vu apparaître,
bienavant les SMS, des chiffres faisant, en
fonction de leur lecture approximative, voire de leur
prononciation anglaise, office de raccourcis. 0840
pouvait se lire «ohayô» («bonjour»), 14106 «aishiteru»
(«je t'aime»), 724106 «nani shiteru» («qu'est-ce que
tu fais ?» et 3470 «sayonara» («au revoir»). Bien
sûr, cette pratique est révolue depuis l'apparition
des émoticones et autres smileys dans les textos
japonais...
Yvan Romanoff
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