Saké, shôchû et compagnie: à la découverte des alcools japonais
Qu'on ne s'avise pas de les confondre
avec les mei kuei, baijiu et autres lo-moï
forts et tièdes, servis comme digestifs dans
la majorité des restaurants asiatiques ! S'ils
trouvent leur place en cuisine – avec le
mirin, un alcool doux utilisé pour certains
plats – et même, depuis qu’on leur prête des
vertus thérapeutiques, dans la composition
de cosmétiques, les spiritueux nippons font
avant tout partie intégrante de la culture
nationale et contiennent en quelque sorte, à
l’image du vin chez nous, un peu d’âme du
pays. Présentation du saké et de ses dérivés
alcoolisés, à consommer à la différence de
ces derniers sans aucune modération...

L'Occident a tendance, à tort, à regrouper
l'ensemble des alcools de l'archipel sous le nom de
saké (ou sake en japonais, mais nous garderons ici
l’accent français) . En réalité, letermene
désigne qu'un seul type d'alcool, le seishu, plus
communément appelé nihonshu (littéralement «vin japonais») par opposition avec les spiritueux
étrangers dits yôshu. Le véritable saké, titrant de 14
à 17°, consiste en un alcool de riz. Celui-ci ne résulte
pas d'un processus de distillation comme c'est le cas
pour les digestifs asiatiques, mais est au contraire
produit par fermentation répétée. Sa composition
est simple : il est fabriqué à partir d’eau (mizu), de riz
(kome), de kôji, du riz bouilli additionné d’une enzyme
de saccharification, le koji-kin (Aspergillus Oryzae de son nom scientifique), et de levure. Entrant pour
80% dans la composition du saké, l’eau utilisée est
généralement de l’eau de source, ni pure ni dure. Le riz employé, différent de celui que l’on a l’habitude
de manger, a également son importance dans la
richesse de l'alcool final. Le tout est traité comme la
bière au sein de l’une des quelques 1700 brasseries
recensées sur l’ensemble du territoire japonais et
le saké ainsi obtenu est prêt à être servi, chaud
(kanzuke) ou froid (hiya) selon sa qualité, la saison,
les mets qui l'accompagnent ou tout simplement
l'envie du consommateur. Parmi les variétés de
saké, les connaisseurs savoureront en particulier le
yamadanishiki de la préfecture de Hyogo, du côté
de Kobe, mais l'omachi, le gohyakuman-goku ou le
miyama-nishiki
sont également très prisés.
La recette du succès
Comme bien des pans de la culture japonaise, le
saké trouverait ses origines en Chine. La légende
raconte que ce sont de jeunes vierges qui auraient,
après avoir longuement mâché des grains de riz,
provoqué avec leur salive la fermentation de ces
derniers et donné naissance au précieux breuvage.
Les historiens, quand à eux, estiment que la
fabrication du saké, lancée dès l'introduction de
la culture du riz au Japon vers le IIIème siècle, est
avant tout un long processus d’amélioration des
techniques venues de Chine via la Corée. D’abord
utilisé lors des cérémonies religieuses en tant qu'offrande (gisei) aux Dieux du culte shintoïste (kami), ce qui lui vaudra le surnom de «nectar des dieux»,
le saké devient dès l'époque de Nara (710-794)
la boisson des nobles de la Cour, avec l'abandon
progressif de la méthode de mastication (dite
kuchikami) pour des procédés plus élaborés. Vers
le XIIème siècle, il se démocratise et, couramment
dégusté par les Japonais, s'impose peu à peu
comme boisson nationale. Sa qualité s’est toutefois
vue grandement améliorée à la fin du XIXème avec
les progrès de la chimie qui permirent une meilleure
culture des levures. Toutefois, que sa fabrication
soit artisanale ou industrielle, le saké doit avant tout
son succès au savoir-faire (waza) et à l'expérience
de son producteur, et plus particulièrement de nos
jours du responsable de brasserie, le toji, et de ses
assistants, les kurabito. Les brasseries actuelles
sont souvent des entreprises familiales, parfois très
anciennes, et leurs méthodes restent complexes. La
fabrication du saké a lieu idéalement en hiver, afin de
profiter de températures assez basses pour ralentir la
fermentation. La première étape est celle du seimai
: on débarrasse le riz sélectionné de sa cuticule pour
n'en garder que le coeur. Le grain perd jusqu’à
75% de son poids et plus il est poli, meilleur sera le
résultat final. Après cela vient le temps du shinseki,
le lavage et le rinçage du riz que l'on laissera à tremper afin qu'il puisse absorber l'eau. Celui-ci
est ensuite cuit à la vapeur dans un ustensile, le
koshiki. Une partie du riz servira, une fois refroidi, à l'élaboration du ferment koji
avec l'ajout de la fameuse enzyme citée plus haut. Le reste du riz est placé
dans une cuve dans laquelle on mélangera le koji
qui transforme l'amidon en glucose, la levure qui change
ce sucre en alcool, et l'eau. Cette étape de brassage
et de fermentation, appelée moromi, dure de trois
à quatre semaines. On obtient une lie de couleur
blanchâtre, le kasu, qui une fois pressée donnera
enfin le tant attendu saké, qui sera au choix filtré (le
saké non filtré s'appelle nigorizake), pasteurisé (non
pasteurisé, le saké portera le nom de namazake) et
laissé à maturation pendant une période d'environ
six mois, avec parfois un complément d'eau pour
diminuer légèrement sa teneur en alcool (dans le cas
où rien n'est ajouté, on qualifiera le saké de genshu).
Une mise en bouteille plus tard, la divine boisson
peut rejoindre les rayonnages des magasins et les
étalages de bars-restaurants (izakaya) pour le plus
grand plaisir des buveurs. Nul besoin d'attendre,
le saké ne gagnera rien en vieillissant : à de rares
exceptions, il doit être consommé dans l’année, et
en un ou deux jours dès qu'une bouteille est ouverte.
On l'appréciera au quotidien, aussi bien pour son
goût, à la fois doux, fruité, acide et amer, et son
parfum délicat, que pour sa robe, proche de la
transparence. S'il est un régal pour le palais, un saké
haut de gamme sera aussi un plaisir pour les yeux, et
les habitués ne diront pas à son sujet qu’il est bon,
mais qu'il est beau. La liste des sakés est longue,
puisqu’il en existe plus de 2500 sortes dans le pays,
du pur junmaishu au sanbaizoshu à la quantité d'alcool distillé infime, en passant par le futsushu,
saké de table tout ce qu'il y a de plus normal, ou le
honjozoshu au surplus d'alcool ajouté avant filtration.
On trouvera en plus des sakés locaux (jizake), du
saké fort (karakuchi) et du saké doux (karakuchi amakuchi), le amakuchi
plus célèbre de ses représentants étant l'amazake
(ou shirozake, autre nom dû à sa couleur blanche),
une boisson assez sucrée que les enfants ont le droit
de boire le jour de la fête des petites filles, la Hinamatsuri,
le 3 mars.

Variétés de plaisirs
Outre le saké, on parle fréquemment d'un autre
alcool populaire, moins raffiné que le nihonshu, mais
de plus en plus plébiscité par les Japonais, au point
d'occuper aujourd'hui la seconde place des alcools
les plus consommés derrière la bière : le shôchû.
Originaire de l'île de Kyûshû et capable d'atteindre
des degrés d'alcool élevés - jusqu'à 80° -, le shôchû est lui distillé, sa préparation pouvant être élaborée
à partir d'une soixantaine de matières premières,
tels le millet fermenté (notamment à Okinawa où
la boisson porte le nom d'awamori), les pommes
de terre (dans les préfectures de Kagoshima et de
Miyazaki, on fabrique un imo-jochu avec de la patate
douce) et l'orge, ajoutés au classique riz fermenté.
Suite à des distillations multiples, on aura affaire à
un shôchû dit kou-rui, qui sera davantage servi en
cocktail, avec glaçons ou sur glace pilée. En cas de
distillation simple, on parlera plutôt de shôchû de
type otsu-rui ou honkaku, c'est-à-dire «authentique»,
plus parfumé, lequel pourra se déguster nature
comme un malt.
On pourra enfin citer l'umeshu, un alcool à base
de prunes, très simple à préparer, si bien que
bon nombre de Japonais fabriquent eux-mêmes
leur propre umeshu en laissant macérer les fruits
mûrs dans un mélange d’alcool et de sucre pour
le consommer plus tard, la liqueur pouvant se
conserver pendant plusieurs années. Servi sec, avec
des glaçons ou dilué dans de l'eau, souvent gazeuse,
ou du soda, l'umeshu est avant tout célèbre pour
son parfum caractéristique et sa saveur fruitée.
Les alcools japonais, en plus d'être nombreux,
sont chargés d'une symbolique forte. L'ivresse qu'ils
procurent est l'expression d’un sentiment profond,
d'un rituel social auquel on se prête de bonne
grâce pour discuter entre collègues après une dure
journée de travail, pour mettre de côté l'espace
d'un instant les contraintes de la vie ou encore fêter
un événement particulier en famille ou entre amis.
Les pique-niques organisés au printemps dans les
jardins sous les cerisiers à l'occasion du hanami,
coutume traditionnelle visant à aller admirer la beauté
des fleurs, ne peuvent pas s'envisager sans alcool :
un proverbe se demande même «que seraient les
cerisiers en fleurs s’il n'y avait pas de saké ?» («sake
nakute nan no onore ga sakura kana»). Quel que
soit l'endroit, à table dans un bar, sur un tatami ou
une nappe d'extérieur, le saké est servi dans des
récipients en forme de bouteille appelés tokkuri et
se boit dans des coupes en porcelaine (ochoco) ou
des boîtes carrées en bois (masu), traditionnellement
utilisées pour la mesure du riz. La petite taille de
ces «verres» qui oblige, comme le veut le rituel, les
convives à servir fréquemment les autres - il est en
effet impropre de se servir seul - renforce encore un
peu plus les notions de partage, d'échange et de
convivialité qui sont au coeur de la dégustation de
boissons. Des valeurs qui donnent envie de trinquer,
verres de saké dans les mains, à tout va. Kampaï ! (*)
(*) «Kampaï ! », l’équivalent du «santé !» ou du «tchin-tchin !»
français, est la formule que l’on utilise au Japon pour trinquer.
Yvan Romanoff
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