Largement plébiscités depuis une
quinzaine d'années par les lecteurs de
l'hexagone, en majorité des adolescents ou
de jeunes adultes, les mangas n'ont guère
eu de mal à s'imposer parmi les oeuvres
japonaises les plus traduites en français.
Peut-être plus encore que les productions
littéraires ou cinématographiques, les
bandes dessinées venues du pays
du soleil levant demandent un travail
d'adaptation rigoureux, conditionné à la
fois par une parfaite connaissance de la
langue nipponne et par le strict respect de
contraintes techniques et éditoriales…
En matière d'adaptation de manga, les différentes
maisons d'éditions présentes sur le marché
français procèdent généralement en suivant une
même logique, mais certains détails peuvent varier
d'une entreprise à l'autre, à commencer par le
choix des personnes chargées des traductions.
« Avant l'acquisition d'une licence, nous soumettons
généralement les titres à nos traducteurs pour
qu'ils nous donnent leur avis », indique Iker Bilbao,
responsable de collection chez Soleil Manga. « Avec
le temps, nous avons appris à connaître les goûts
et sensibilités de chacun et nous leur soumettons
les titres en fonction de cela. Dès lors, si le titre est
acquis, il revient généralement au traducteur que
nous avons sollicité. Par ailleurs, nous sommes très
sensibles aux collections d'auteurs, ce qui impose
très souvent qu'un même traducteur conserve
l'intégralité des oeuvres de l'auteur qu'il traduit ». La
première étape dans l'adaptation, très importante
pour toute la chaîne de production, consiste à
indexer l'ouvrage, à numéroter tous les textes
apparents sur chacune des pages d'un livre, qu'il
s'agisse des bulles ou des effets sonores. Fabien
Vautrin, en charge pour l'éditeur Kurokawa de
l'adaptation de titres tels que Fullmetal Alchemist,
Soul Eater ou Genshiken, explique que la traduction
s'effectuant dans un traitement de texte classique,
cette numérotation sert à indiquer où se placent les
lignes de dialogues lors du montage. Elle impose
aussi une première lecture attentive du volume car
il ne faut oublier aucun détail comme les textes
cachés dans les décors! Vient ensuite le moment de
la traduction, toujours réalisée à partir de la version
originale du manga et incluant les onomatopées,
les résumés de couvertures et tous les détails que
le traducteur jugera bon d'indiquer, comme le type
de police à utiliser ou d'éventuels ajouts. Certains
traducteurs s'occupent directement de l'adaptation,
d'autres, plus rarement, travaillent en binôme avec
un adaptateur qui retouchera la traduction brute
et modifiera au besoin les références culturelles
ou les blagues. Dans ces cas, les binômes sont
formés d'un traducteur japonais et d'un adaptateur
français, l'intervention des deux cultures se révélant
indispensable pour un manga très référencé ou basé
sur l'humour.
Ces types de bandes dessinées ne sont d'ailleurs
pas sans poser souci aux traducteurs. Concernant
les références purement japonaises, on peut choisir
d'ajouter un lexique ou des notes de bas de page
ou de fin de volume, ou bien de les adapter à un
référentiel compréhensible du lecteur. « Le plus
important est d'être en adéquation avec son public,
insiste Fabien Vautrin. Le lecteur d'un manga comme
Genshiken, traitant de la culture otaku au Japon,
sera demandeur d'explications sur cette facette de la
société japonaise. A contrario, pour un titre destiné
aux plus jeunes, il faudra faire des concessions
et trouver des références faisant écho au propos
original dans notre propre culture ». Problèmes et
solutions identiques pour les titres comiques où, ditil,
« le résultat prime généralement sur les moyens ».
Avec le très original Sayonara Monsieur Désespoir
signé Kohji Kumeta, l'éditeur Pika a fait le choix
de conserver la plupart des références originales,
actuelles et à même de parler aux passionnés du
Japon, et de les expliciter à la fin de chaque tome.
Publiée il y a neuf ans chez Tonkam, la série de
Motoei Shinzawa Highschool Kimengumi, plus
connue en France dans sa
déclinaison en dessin animé
sous le titre Le Collège fou,
fou, fou, reposait pour sa part
sur des blagues potaches
et des parodies de succès
japonais des années 1980, la
plupart inconnus en dehors de
l'archipel; les gags furent donc
adaptés en conséquence pour
faire rire les lecteurs français.
Les difficultés de traduction
se situent aussi au niveau du
Japonais lui-même. Transposer
le phrasé de cette langue à la
structure spécifique est parfois
une gageure. Il y a par exemple
beaucoup de ressentis dans la
langue japonaise, des non-dits
compris instantanément par le
lecteur, mais qui ne sont plus si
évidents une fois traduits. « Les niveaux de langages
servent souvent à repérer quelle est la personne
qui prend la parole même si celle-ci n'apparaît
pas dans la case. En français, il faudra ajouter des
interjections afin de faire comprendre qui s'adresse
à qui », renchérit Fabien Vautrin. Ce dernier, prenant
également en compte l'absence de féminin et de
masculin dans la grammaire japonaise, avoue devoir
ruser dans ses traductions lorsqu'il doit parler d'un
personnage de manga au sexe indéterminé.
La traduction de manga, contrairement à une
traduction « normale », souffre enfin de contraintes
physiques : le Japonais s'écrit tant horizontalement
que verticalement et l'on trouvera très souvent
des phylactères ou des cases en hauteur et
particulièrement étroites. Traducteur pour Soleil
Manga, Florent Gorges rappelle que les césures en
langue française ne facilitent pas la lecture et qu'il
faut choisir des mots généralement très courts. Il
évoque aussi les jukugo, sortes de phrases toutes
faites composées de quatre idéogrammes ou kanjis :
« généralement, les jukugo tiennent dans une toute
petite bulle. Mais lorsqu'il faut les traduire, ces
formules deviennent beaucoup plus longues et ne
tiennent plus dans les cases ! Un bon traducteur
devra penser aux problèmes de maquette et trouver
des traductions les plus courtes possibles ».
A ceci s'ajoute le fait que certains détails de
l'adaptation sont dictés par les ayants droits
japonais. « Les noms sont effectivement imposés
par les éditeurs et il nous appartient de requérir leur
assistance si nous avons un doute sur l'un d'entre
eux, note Iker Bilbao. Pour le reste, nous travaillons
en confiance avec eux, donc ils nous laissent faire ».
Lorsqu'une l icence est pensée sur plusieurs
médias, (dessin animé, jeu vidéo…), il se peut que
l'éditeur japonais fournisse un lexique de termes
afin de coordonner les travaux et d'harmoniser les
traductions : c'est ce qu’a fait Square Enix avec Soul
Eater, publié dans sa version papier chez Kurokawa
et édité en DVD chez Kaze. Sinon, ce sont les
traducteurs qui proposent le vocabulaire, les noms
d'attaques propres à une série, mais les directeurs
de collection peuvent évidemment les rectifier s'ils ne
leur conviennent pas. Celui de Kurokawa, Grégoire
Hellot, relit l'intégralité des titres qui sortent. Ses
capacités en Japonais lui permettent en plus de
vérifier la teneur de la traduction et d'adapter ce qui
ne lui semble pas assez naturel, les modifications
importantes se faisant en concertation avec le
traducteur afin qu'elles soient effectives par la suite.
« Le directeur de collection est le coeur d'une maison
d’édition, c'est lui qui choisit les titres et il doit vérifier
que la qualité de publication correspond à ses
attentes », signale Fabien Vautrin.
Le fichier de traduction obtenu est transmis avec le
livre numéroté en début de chaîne à un lettreur qui va
mettre en page le manga, c'est-à-dire non seulement
remplir les bulles avec le texte français, mais aussi
retoucher les onomatopées, s'occuper des pages de
titres, voire des index et des bonus. « L'adaptation
graphique est fonction du matériel d'origine. Si
nous partons de fichiers numériques, elle est assez
facile à réaliser. S'il faut scanner, nous devons
effacer tous les textes et parfois redessiner l'intérieur
des bulles lorsqu'elles sont en transparence »,
précise Iker Bilbao. A propos des onomatopées
japonaises parfois envahissantes apparaissant dans
les cases, chaque maison d'édition a sa politique.
Celle de Soleil Manga a toujours été de sous-titrer
et non d'effacer les caractères nippons, pour ne pas
dénaturer le graphisme voulu par le dessinateur.
Kurokawa essaie de son côté de retoucher les
onomatopées en les remplaçant par leur équivalent
français, dans le but de faire découvrir le manga au
plus grand nombre. « C'est un élément important
de la compréhension de l'action et de la fluidité de
lecture, justifie Fabien Vautrin. Bien sûr, la retouche
ne doit pas se faire au détriment du dessin, c'est
pourquoi nous apportons un soin particulier à leur
intégration et nous sous-titrons l'original si celleci
est impossible ». Le travail sur les onomatopées
prend d'ailleurs beaucoup de temps et il s'avère de
fait difficile de tout retoucher pour des séries dont les
tomes sont publiés de manière mensuelle.
L'adaptation gr aphique ne concerne pas
que l'intérieur des livres: elle touche aussi les
couvertures et les jaquettes amovibles, du logo
français de la série à la mise en page des textes et
des illustrations. Il arrive qu'un auteur ne souhaite
pas que certains dessins trop anciens soient utilisés;
ils sont alors remplacés par d'autres images selon sa
suggestion ou celle de son éditeur. Plus rarement,
les couvertures originales peuvent être colorisées,
avec toujours cet objectif d'être en accord avec
les attentes des lecteurs. Tout l'aspect graphique
de l'oeuvre doit être en tout cas approuvé par
l'éditeur japonais et l'auteur selon diverses phases
de validation. Suivent pour terminer plusieurs cycles
de corrections et de relecture avant la fabrication
proprement dite. Imprimés dans le sens de lecture
français avec des planches inversées les premières
années, les mangas sont désormais publiés, sauf
exceptions, notamment sur des titres destinés
aux plus petits, dans le sens de lecture original,
auquel s'est depuis habitué le public. En comptant
l'impression et la distribution, ce sont environ six
mois qui s'écoulent entre le début de la traduction
d'un titre et sa sortie en magasin – ce qui ne signifie
pas forcément qu'on peut sortir un manga six mois
après le Japon, d'autres facteurs entrant en jeu en
amont.
De l'avis des personnes intéressées, une bonne
traduction sait se faire oublier au profit du plaisir de
lecture, à l'instar d'une musique de film: elle doit
permettre à n'importe qui de pouvoir s'immerger
dans un récit sans être forcément sensible à la
culture de l'auteur d'origine. Une traduction restera
toujours, de l'avis des puristes, une « trahison », mais
comme peut en conclure Grégoire Hellot, « il y a un
moment où il faut savoir être raisonnable et trouver
l'équilibre juste entre la compréhension instinctive et
le respect de l'oeuvre ». Ceci pour qu'aux yeux du
public, manga ne rime pas avec chinois…
Yvan Romanoff
Remerciements à Fabien Vautrin, Iker Bilbao et Florent Gorges
A lire
Sayonara Monsieur Désespoir, Kohji Kumeta,
Editeur : Pika Un enseignant qui voit la vie en noir disserte avec ses élèves
délurées des tares de la société dans un titre acide qui se nourrit
essentiellement de la culture populaire et underground du Japon.
Les références qui abondent à chaque page sont commentées à
la fin des volumes.
Initial D, Shuichi Shigeno,
Editeur : Asuka Takumi, un as du volant qui s'ignore, se prend de passion pour
les courses automobiles menées tambour battant la nuit sur
les routes de montagnes japonaises. Les termes techniques
provenant du vocabulaire du street racing fusent mais sont
clairement expliqués, comme dans la V.O.
Kitaro le Repoussant, Shigeru Mizuki,
Editeur: Cornélius La version française de Ge Ge Ge no Kitarô, ou les histoires
drôles et macabres d'un petit fantôme désabusé au milieu
des humains et d'autres monstres. L'adaptation prend soin
d'apporter des compléments d'informations sur l'univers des
yôkaï, les créatures du folklore nippon.
The Legend of Zelda, Akira Himekawa,
Editeur : Soleil Manga Les aventures de Link, héros de la célèbre saga vidéoludique
sur console, retranscrites sous forme de bandes dessinées.
Cette version papier ne trahit pas l'esprit du jeu et la traduction,
réalisée par un connaisseur de l'univers Nintendo, respecte les
noms officiels de la série.