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mardi, 03/11/2009 11:00CET

Manga: de la V.O. à la V.F.

Largement plébiscités depuis une quinzaine d'années par les lecteurs de l'hexagone, en majorité des adolescents ou de jeunes adultes, les mangas n'ont guère eu de mal à s'imposer parmi les oeuvres japonaises les plus traduites en français. Peut-être plus encore que les productions littéraires ou cinématographiques, les bandes dessinées venues du pays du soleil levant demandent un travail d'adaptation rigoureux, conditionné à la fois par une parfaite connaissance de la langue nipponne et par le strict respect de contraintes techniques et éditoriales…

En matière d'adaptation de manga, les différentes maisons d'éditions présentes sur le marché français procèdent généralement en suivant une même logique, mais certains détails peuvent varier d'une entreprise à l'autre, à commencer par le choix des personnes chargées des traductions. « Avant l'acquisition d'une licence, nous soumettons généralement les titres à nos traducteurs pour qu'ils nous donnent leur avis », indique Iker Bilbao, responsable de collection chez Soleil Manga. « Avec le temps, nous avons appris à connaître les goûts et sensibilités de chacun et nous leur soumettons les titres en fonction de cela. Dès lors, si le titre est acquis, il revient généralement au traducteur que nous avons sollicité. Par ailleurs, nous sommes très sensibles aux collections d'auteurs, ce qui impose très souvent qu'un même traducteur conserve l'intégralité des oeuvres de l'auteur qu'il traduit ». La première étape dans l'adaptation, très importante pour toute la chaîne de production, consiste à indexer l'ouvrage, à numéroter tous les textes apparents sur chacune des pages d'un livre, qu'il s'agisse des bulles ou des effets sonores. Fabien Vautrin, en charge pour l'éditeur Kurokawa de l'adaptation de titres tels que Fullmetal Alchemist, Soul Eater ou Genshiken, explique que la traduction s'effectuant dans un traitement de texte classique, cette numérotation sert à indiquer où se placent les lignes de dialogues lors du montage. Elle impose aussi une première lecture attentive du volume car il ne faut oublier aucun détail comme les textes cachés dans les décors! Vient ensuite le moment de la traduction, toujours réalisée à partir de la version originale du manga et incluant les onomatopées, les résumés de couvertures et tous les détails que le traducteur jugera bon d'indiquer, comme le type de police à utiliser ou d'éventuels ajouts. Certains traducteurs s'occupent directement de l'adaptation, d'autres, plus rarement, travaillent en binôme avec un adaptateur qui retouchera la traduction brute et modifiera au besoin les références culturelles ou les blagues. Dans ces cas, les binômes sont formés d'un traducteur japonais et d'un adaptateur français, l'intervention des deux cultures se révélant indispensable pour un manga très référencé ou basé sur l'humour.

Manga
Une page du manga Soul Eater en version japonaise et française
Soul Eater : © Atsushi Ohkubo / SQUARE ENIX Co. Ltd.

Problèmes de culture et de langue

Ces types de bandes dessinées ne sont d'ailleurs pas sans poser souci aux traducteurs. Concernant les références purement japonaises, on peut choisir d'ajouter un lexique ou des notes de bas de page ou de fin de volume, ou bien de les adapter à un référentiel compréhensible du lecteur. « Le plus important est d'être en adéquation avec son public, insiste Fabien Vautrin. Le lecteur d'un manga comme Genshiken, traitant de la culture otaku au Japon, sera demandeur d'explications sur cette facette de la société japonaise. A contrario, pour un titre destiné aux plus jeunes, il faudra faire des concessions et trouver des références faisant écho au propos original dans notre propre culture ». Problèmes et solutions identiques pour les titres comiques où, ditil, « le résultat prime généralement sur les moyens ». Avec le très original Sayonara Monsieur Désespoir signé Kohji Kumeta, l'éditeur Pika a fait le choix de conserver la plupart des références originales, actuelles et à même de parler aux passionnés du Japon, et de les expliciter à la fin de chaque tome. Publiée il y a neuf ans chez Tonkam, la série de Motoei Shinzawa Highschool Kimengumi, plus connue en France dans sa déclinaison en dessin animé sous le titre Le Collège fou, fou, fou, reposait pour sa part sur des blagues potaches et des parodies de succès japonais des années 1980, la plupart inconnus en dehors de l'archipel; les gags furent donc adaptés en conséquence pour faire rire les lecteurs français.

Les difficultés de traduction se situent aussi au niveau du Japonais lui-même. Transposer le phrasé de cette langue à la structure spécifique est parfois une gageure. Il y a par exemple beaucoup de ressentis dans la langue japonaise, des non-dits compris instantanément par le lecteur, mais qui ne sont plus si évidents une fois traduits. « Les niveaux de langages servent souvent à repérer quelle est la personne qui prend la parole même si celle-ci n'apparaît pas dans la case. En français, il faudra ajouter des interjections afin de faire comprendre qui s'adresse à qui », renchérit Fabien Vautrin. Ce dernier, prenant également en compte l'absence de féminin et de masculin dans la grammaire japonaise, avoue devoir ruser dans ses traductions lorsqu'il doit parler d'un personnage de manga au sexe indéterminé.

La traduction de manga, contrairement à une traduction « normale », souffre enfin de contraintes physiques : le Japonais s'écrit tant horizontalement que verticalement et l'on trouvera très souvent des phylactères ou des cases en hauteur et particulièrement étroites. Traducteur pour Soleil Manga, Florent Gorges rappelle que les césures en langue française ne facilitent pas la lecture et qu'il faut choisir des mots généralement très courts. Il évoque aussi les jukugo, sortes de phrases toutes faites composées de quatre idéogrammes ou kanjis : « généralement, les jukugo tiennent dans une toute petite bulle. Mais lorsqu'il faut les traduire, ces formules deviennent beaucoup plus longues et ne tiennent plus dans les cases ! Un bon traducteur devra penser aux problèmes de maquette et trouver des traductions les plus courtes possibles ».

A ceci s'ajoute le fait que certains détails de l'adaptation sont dictés par les ayants droits japonais. « Les noms sont effectivement imposés par les éditeurs et il nous appartient de requérir leur assistance si nous avons un doute sur l'un d'entre eux, note Iker Bilbao. Pour le reste, nous travaillons en confiance avec eux, donc ils nous laissent faire ». Lorsqu'une l icence est pensée sur plusieurs médias, (dessin animé, jeu vidéo…), il se peut que l'éditeur japonais fournisse un lexique de termes afin de coordonner les travaux et d'harmoniser les traductions : c'est ce qu’a fait Square Enix avec Soul Eater, publié dans sa version papier chez Kurokawa et édité en DVD chez Kaze. Sinon, ce sont les traducteurs qui proposent le vocabulaire, les noms d'attaques propres à une série, mais les directeurs de collection peuvent évidemment les rectifier s'ils ne leur conviennent pas. Celui de Kurokawa, Grégoire Hellot, relit l'intégralité des titres qui sortent. Ses capacités en Japonais lui permettent en plus de vérifier la teneur de la traduction et d'adapter ce qui ne lui semble pas assez naturel, les modifications importantes se faisant en concertation avec le traducteur afin qu'elles soient effectives par la suite. « Le directeur de collection est le coeur d'une maison d’édition, c'est lui qui choisit les titres et il doit vérifier que la qualité de publication correspond à ses attentes », signale Fabien Vautrin.

Manga
Passage à la couleur pour la couverture française de Lost Brain
©2008 Tsuzuku YABUNO, Akira OTANI / Shogakukan Inc.

Retouches graphiques

Le fichier de traduction obtenu est transmis avec le livre numéroté en début de chaîne à un lettreur qui va mettre en page le manga, c'est-à-dire non seulement remplir les bulles avec le texte français, mais aussi retoucher les onomatopées, s'occuper des pages de titres, voire des index et des bonus. « L'adaptation graphique est fonction du matériel d'origine. Si nous partons de fichiers numériques, elle est assez facile à réaliser. S'il faut scanner, nous devons effacer tous les textes et parfois redessiner l'intérieur des bulles lorsqu'elles sont en transparence », précise Iker Bilbao. A propos des onomatopées japonaises parfois envahissantes apparaissant dans les cases, chaque maison d'édition a sa politique. Celle de Soleil Manga a toujours été de sous-titrer et non d'effacer les caractères nippons, pour ne pas dénaturer le graphisme voulu par le dessinateur. Kurokawa essaie de son côté de retoucher les onomatopées en les remplaçant par leur équivalent français, dans le but de faire découvrir le manga au plus grand nombre. « C'est un élément important de la compréhension de l'action et de la fluidité de lecture, justifie Fabien Vautrin. Bien sûr, la retouche ne doit pas se faire au détriment du dessin, c'est pourquoi nous apportons un soin particulier à leur intégration et nous sous-titrons l'original si celleci est impossible ». Le travail sur les onomatopées prend d'ailleurs beaucoup de temps et il s'avère de fait difficile de tout retoucher pour des séries dont les tomes sont publiés de manière mensuelle.

L'adaptation gr aphique ne concerne pas que l'intérieur des livres: elle touche aussi les couvertures et les jaquettes amovibles, du logo français de la série à la mise en page des textes et des illustrations. Il arrive qu'un auteur ne souhaite pas que certains dessins trop anciens soient utilisés; ils sont alors remplacés par d'autres images selon sa suggestion ou celle de son éditeur. Plus rarement, les couvertures originales peuvent être colorisées, avec toujours cet objectif d'être en accord avec les attentes des lecteurs. Tout l'aspect graphique de l'oeuvre doit être en tout cas approuvé par l'éditeur japonais et l'auteur selon diverses phases de validation. Suivent pour terminer plusieurs cycles de corrections et de relecture avant la fabrication proprement dite. Imprimés dans le sens de lecture français avec des planches inversées les premières années, les mangas sont désormais publiés, sauf exceptions, notamment sur des titres destinés aux plus petits, dans le sens de lecture original, auquel s'est depuis habitué le public. En comptant l'impression et la distribution, ce sont environ six mois qui s'écoulent entre le début de la traduction d'un titre et sa sortie en magasin – ce qui ne signifie pas forcément qu'on peut sortir un manga six mois après le Japon, d'autres facteurs entrant en jeu en amont.

De l'avis des personnes intéressées, une bonne traduction sait se faire oublier au profit du plaisir de lecture, à l'instar d'une musique de film: elle doit permettre à n'importe qui de pouvoir s'immerger dans un récit sans être forcément sensible à la culture de l'auteur d'origine. Une traduction restera toujours, de l'avis des puristes, une « trahison », mais comme peut en conclure Grégoire Hellot, « il y a un moment où il faut savoir être raisonnable et trouver l'équilibre juste entre la compréhension instinctive et le respect de l'oeuvre ». Ceci pour qu'aux yeux du public, manga ne rime pas avec chinois…

Yvan Romanoff
Remerciements à Fabien Vautrin, Iker Bilbao et Florent Gorges


A lire

Sayonara Monsieur Désespoir, Kohji Kumeta,
Editeur : Pika

Un enseignant qui voit la vie en noir disserte avec ses élèves délurées des tares de la société dans un titre acide qui se nourrit essentiellement de la culture populaire et underground du Japon. Les références qui abondent à chaque page sont commentées à la fin des volumes.


Initial D, Shuichi Shigeno,
Editeur : Asuka

Takumi, un as du volant qui s'ignore, se prend de passion pour les courses automobiles menées tambour battant la nuit sur les routes de montagnes japonaises. Les termes techniques provenant du vocabulaire du street racing fusent mais sont clairement expliqués, comme dans la V.O.


Kitaro le Repoussant, Shigeru Mizuki,
Editeur: Cornélius

La version française de Ge Ge Ge no Kitarô, ou les histoires drôles et macabres d'un petit fantôme désabusé au milieu des humains et d'autres monstres. L'adaptation prend soin d'apporter des compléments d'informations sur l'univers des yôkaï, les créatures du folklore nippon.


The Legend of Zelda, Akira Himekawa,
Editeur : Soleil Manga

Les aventures de Link, héros de la célèbre saga vidéoludique sur console, retranscrites sous forme de bandes dessinées. Cette version papier ne trahit pas l'esprit du jeu et la traduction, réalisée par un connaisseur de l'univers Nintendo, respecte les noms officiels de la série.



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