Fin d'année au Japon:
une saison très affairée
Fin d'automne au Japon. Les momiji (érables) se colorent dès novembre, d'abord
au nord extrême, démarrant une déferlante
qui gagne les îles du sud courant décembre.
Leurs teintes rouges dominantes sont
contrastées par d'autres momiji oranges,
jaunes vifs ou restés verts. Le momijigari,
la promenade sous les érables, est l'activité
préférée de la saison.

Texte et photos par Arnold Groeschel
Il y a aussi des expositions de chrysanthèmes très
variées, de la grande fleur unique aux compositions
de centaines de fleurs à partir d'une seule plante, en
passant par de charmants bonsai. N'oublions pas
que le chrysanthème à 16 pétales est l'emblème de
l'empereur. Dans les parcs et jardins, le paysage se
transforme : on attache les branches des arbres,
on entoure les arbustes avec des cordes. Le
fouyougakoi est une façon très décorative de les
protéger par temps de neige. En ville, les grands
magasins font des décors fastueux pour attirer les
acheteurs de oseibo. Ces cadeaux de fin d'année
traditionnels représentent une part importante de leur
chiffre d'affaires.
Les promenades des grandes villes sont parées
d'une féerie de lumières, lieux de choix pour les
amoureux. Le soir du 24 décembre est considéré
comme leur fête, une sor te de deuxième St .
Valentin. Les Japonais ont adopté Noël, surtout par
romantisme et à des fins commerciales semble-t-il.
Son aspect religieux n’est observé que par le million
de chrétiens que compte l'archipel, moins d'un
pour cent de la population. Noël n’est pas férié. Les
familles consomment juste de volumineuses tartes
de fraises à la Chantilly, aux couleurs du père Noël
qui ne manquera pas d'apporter des cadeaux aux
enfants. Noël est vite oublié, car il faut préparer le
Nouvel An (qu'on fête le 1er janvier depuis l'ère Meiji),
la plus grande festivité de l'année et l'occasion de
retrouvailles familiales obligatoires. C'est le moment
de s'envoyer quelques billions de cartes de Nouvel
An que la poste stockera et délivrera en paquet le
1er janvier, à condition qu'elles aient été postées
avant Noël.
C'est aussi le moment d'observer bien des
coutumes religieuses. Pour réussir toute entreprise
nouvelle, les Japonais font appel à la religion shinto
(la voie des divinités), qu'il s'agisse de commencer
l'année, d'une naissance, d'études, de l'achat d'une
voiture, de se marier, de bâtir une maison, une route
ou une usine. Une des vocations de cette religion
indigène est de prémunir du mal et des accidents.
Chaque logement, chaque entreprise à un kamidana (autel shinto), généralement accrochés en hauteur
dans la meilleure pièce. L'autel a la forme d'un
temple miniature en bois. Devant, il y a une tablette
pour les offrandes : des branches de sakaki (arbre
aux feuilles persistantes), de l'eau, du saké, du sel,
etc. L'exigence fondamentale du shinto est la pureté
physique et psychique. Pour préparer le Nouvel An,
on commence donc par nettoyer l'habitation de
fond en comble. Pour terminer, on accrochera un
nouveau shimenawa devant l'autel.
C'est une corde de paille de riz tressée qui
désigne un lieu sacré. On placera un kagamimochi sur un plateau d'offrandes. Ce sont deux galettes
rondes de riz cuit pilé, superposées et ornées
d'une sorte de mandarine. Parmi les décorations
traditionnelles, les kadomatsou sont des
compositions de bambous verts coupés en pointe,
de branches de pin et de fleurs de prunus qu’on
place devant ou à l'entrée des maisons. L'élaboration
et la richesse de tous ces éléments décoratifs varient
selon les familles et les régions, mais les couleurs
dominantes sont le vert, l'orange, le blanc et le
rouge, couleur festive par excellence. Il faut aussi
préparer les repas à l'avance, car le 1er janvier est
un jour vraiment chômé, la maîtresse du foyer se
repose et pour certains magasins c'est l'unique jour
de fermeture. Les dernières minutes de l'année sont
annoncées par les cloches des temples bouddhistes,
le joya no kane. Généralement une seule grande
cloche en bronze y est accrochée sous une structure
de faible hauteur munie d'un toit. Leur sonorité est
assez sombre et résonne longtemps, car on les fait
retentir grâce à un rondin suspendu à l'horizontale et
mû par une ou plusieures cordes. Selon la croyance
bouddhiste, l'humain est tourmenté de 108 désirs
séculiers. On sonne donc 108 coups afin de s'en
soulager avant le Nouvel An. Puis on se rend à la
première prière de l'année, le hatsoumode. Les
plus téméraires vont braver les foules des temples
shinto principaux comme au sanctuaire Meiji Jingu
à Tokyo qui reçoit plus de trois millions de visiteurs
dans les trois premiers jours de l'année. De grands
renforts de policiers y règlent le flux des foules afin
d'éviter les accidents. En cette période, les chemins
d'accès sont souvent bordés d'innombrables
tablettes ou lanternes. Chacune correspond à une
offrande d'argent et est inscrite du nom du donateur,
souvent des sociétés ayant requis des prières pour
une année prospère. Devant le bâtiment principal de
grandes bâches sont tendues, car le tronc, même
conséquent, ne saurait accueillir la pluie pièces de
monnaie qu'on jette à distance à défaut d'avoir pu
atteindre le premier rang pour prier. La prière shinto
est autant expression de gratitude que requête.

On vient pour faire brûler les amulettes de l'année
précédente et pour en acheter des nouvelles ou
encore des flèches destinées à éloigner le malheur.
Certains viendront avant minuit pour prier d'une
année à l'autre. D’autres encore braveront le froid
pour attendre le premier soleil levant au sommet
d'une montagne, également un lieu sacré selon la
croyance shinto. Pour ceux qui auront choisi de
réveillonner à la maison c'est soirée télé pour une
véritable institution : le koohakou outa gassen de
la NHK. C'est un concours de chansons de stars
et de célébrités opposant les rouges (les femmes)
aux blancs (les hommes). Il s’interrompt un peu
avant minuit pour la diffusion en direct du joya no
kane depuis quelques temples particulièrement
pittoresques. Le grand moment arrivé, on se
souhaite, “akemashite omedetoo gozaimasou”,
littéralement “félicitations à l'aube.” Le repas typique,
le osechi ryori consiste de multiples variétés de
fruits de mer et légumes, ayant tous une valeur
symbolique de bon augure et de longévité, présentés
dans une boite compartimentée laquée. On mange
aussi des mochi (voir kagamimochi) agrémentés
selon la tradition locale, souvent avec une sauce
de haricots rouges sucrés. On prend une coupe
de toso, du saké infusé d'herbes médicinales. Les
enfants reçoivent des otoshidama, de l'argent dans
une petite enveloppe. Les premiers jours de l'année
sont un rare moment de repos en famille.
Traditionnellement toute activité commerciale
s’arrêtait, mais par ces temps d'économie difficiles
les magasins tentent d’attirer le consommateur avec
des soldes très avantageuses dès le 2 janvier.
C'est la période des trains bondés et de tous les
embouteillages. C'est aussi une période prolongée
de fêtes sociables ou tous les prétextes sont bons
pour aller boire ensemble.
Cette liste d'activités et traditions n'est bien sûr
pas exhaustive et c'est décidément une saison
fascinante qui révèle bien l'esthétique, les coutumes
et les superstitions chères à l'âme japonaise.
|