En 2001, le Nô, art traditionnel japonais réputé
en France et dans le reste du monde, est inscrit au
patrimoine intangible de l'UNESCO. Un vocabulaire
quasi inchangé depuis environ 650 ans, des
mouvements limités à l'extrême pour supprimer
tout gaspillage, des masques représentants
admirablement les expressions du coeur, et un
sentiment de « ichigoichié* », constituent à la fois le
charme du Nô et son insaisissabilité.
Au Japon, ceux qui apprécient le Nô sont plutôt
généralement des personnes d’un certain âge, et
cette désaffection des jeunes pour ce théâtre ne fait
qu'ajouter à la diminution des spectateurs.
Pourtant, des acteurs et équipes ayant une
vingtaine ou trentaine d’années, ont décidé de
donner une nouvelle forme à la tradition afin de
diffuser cet art auprès des jeunes.
(Texte: Ryoko Umemuro, Traduit en français : Thibault. C)
* Ce terme signifie que, même si les mêmes acteurs et le même public sont face
à face, « toutes les rencontres entre les personnes sont uniques ». Pour chaque
personne, spectateurs compris, chaque rencontre est une « session unique ».
C'est pour cela qu'il n'y a pas de répétition dans le théâtre Nô.
Kazufusa Hôshô (Photo 1), acteur de Nô né en
1985, est devenu en 2008 à l'âge de 22 ans, l'héritier
du maître du style Hôshô, perpétuant ainsi 600 ans
d'histoire, et aujourd’hui second style majeur après
Kanze. Il nous dit que « c'est justement parce que je
suis un de ces jeunes qui vit et sent l'époque actuelle
que mon jeu est sûr ».
« Le moindre geste est rempli de tension, tout
cela dans un aspect de tranquillité.
En une respiration, en un instant, l'atmosphère se
met en mouvement.
Je ne souhaite pas que l'on saisisse cette
ambiance avec sa tête, mais « physiquement » de
tout son corps ».
Fort de ces idées, il crée « Wa no Kai » en 2009.
Cette troupe est dirigée par des volontaires de sa
génération et, avec lui en tête, propose des ateliers
destinés à faire ressentir intimement le Nô à travers
les pièces de ces jeunes acteurs.
Hajime Kawaguchi, 30 ans, est celui qui a donné
l'impulsion à Wa no Kai, et il nous raconte : « Par
exemple, lorsque la flûte joue un air morcelé,
l'atmosphère de la scène est comme tailladée.
La vue, l'ouïe, l'ambiance, le Nô fait appel à
divers éléments que l’on peut ressentir lorsqu'on
est présent. Mais les jeunes ne savent pas qu'il
y a des acteurs Nô de leur âge, tout comme
beaucoup de personnes ne savent pas où il y a des
représentations. Nous avons voulu faire connaître le
Nô à notre génération, les emmener dans un théâtre,
et nous avons voulu le faire à notre façon, car les
sensations diffèrent quelque peu entre les acteurs
et les gens ordinaires comme nous. En effet, tout
semble ordinaires pour les acteurs, alors que pour
nous cela représente une grande source d'intérêt ».
Kawaguchi, qui se considère lui-même comme
une personne « ordinaire », n’avait à l'origine aucun
intérêt particulier pour le Nô, à l'instar d’autres
membres de l'équipe ou de la plupart des jeunes.
Il découvrit le charme du Nô après son entrée dans
la vie active au sein du Comité de promotion des
Beaux-arts et de la Culture du Japon.
« Avant d'apprécier l'essence du Nô, j'ai d'abord
été attiré par les acteurs. En les côtoyant, l'image
que j'avais d'eux s'est brisée, dans le bon sens du
terme. J'ai senti une proximité, qu'au final ils étaient
comme moi, et j'ai alors choisi leur voie, en étant
conscient de la difficulté du choix qu'ils avaient fait
d'en vivre, car je voulais absolument les soutenir ».
Zeami, grand maître du Nô, rédige vers 1400
à propos des acteurs, dans son traité «De la
Transmission de la fleur et de l'interprétation », qu'ils
possèdent « la fleur », autrement dit le pouvoir de
transmettre une émotion aux autres. Une fleur qui
attire les gens juste par sa jeunesse ou sa fougue
n'est pas une véritable fleur, car s'il est vrai que
parfois elle fleurit, certaines fois elle fane. Seuls
ceux qui, sans arrogance, s'observent et pratiquent,
pourront prétendre à éventuellement obtenir la
véritable fleur. La voie du Nô est une éternelle pente,
et du premier moment où il foule la scène jusqu'à
sa dernière représentation, l'acteur est en perpétuel
entraînement.
De plus, il existe seulement très peu d'acteurs
capables d'en vivre, en sachant jouer sur une
vaste scène sans micro, et parfois pour une seule
performance en public. Ainsi de nombreux acteurs
ont comme autre activité l'enseignement du Nô.
Hiroshi Sawada (Photo 2), un de ces autres acteurs
de Nô ayant choisi cette voie, nous raconte que
le Nô est « un monde sans fin ». Généralement au
Japon, on pense que les personnes évoluant dans
les arts classiques sont les dignes héritiers d'une
quelconque lignée. Or, parmi les personnes frappant
à la porte de ces univers, de nombreuses sont issues
de foyers ordinaires et font ce choix volontairement.
D'ailleurs, le pays participe en soutenant les écoles
qui forment ces successeurs du Nô. Sawada est
l'un d'entre eux. Dès son enfance, il fût attiré par
le charme du Nô en allant voir des pièces avec ses
parents, et il choisit lui-même cette voie. Après
avoir terminé ses études dans une université qui
forme au métier d'acteur de Nô, il mit du temps
avant d'atteindre la fin de son apprentissage en tant
que disciple du style Hôshô, pour enfin obtenir son
indépendance en 2008, et fouler les planches pour
sa première représentation en 2009 dans le cadre de
Wa no Kai.
Donnant désormais de nombreuses
représentations, il nous raconte en tant que jeune
acteur de Wa no Kai : « D'habitude lorsque je suis
sur scène, je côtoie parfois des acteurs considérés
comme des Trésors Vivants, ce qui accroit mon
stress et perturbe mon esprit à l'entrainement.
Mais je peux ainsi profiter de l'enseignement de
différents professeurs. A l'inverse, Wa no Kai est
constitué de membres proches, ce qui atténue le
stress. Par contre, présenter notre oeuvre provoque
plus d'appréhension que d'habitude, mais nous
avons beaucoup appris lors de notre première
représentation. En ce sens, on peut se dire que l'on
est heureux, et remercier le maître de Hôshô qui
nous donne énormément ».
A travers sa longue histoire, le Nô a été maintes
fois menacé. Protégé depuis des siècles, il perd cette
protection lors de la Restauration de Meiji dans la
seconde moitié du XIXème siècle, et de nombreux
acteurs perdirent la vie durant la Seconde Guerre
Mondiale.
Actuellement, malgré le soutien du pays aux
écoles d'acteurs, la tendance des demandes
d’inscription est à la baisse. Sawada nous dit: « Le
Nô n'est pas au bord de l'extinction, mais il décline
petit à petit, et nous sentons bien évidemment ce
danger. Nous ne pouvons pas uniquement nous en
remettre à l'État, nous devons agir par nous-mêmes,
en menant des actions de diffusion afin de faire
connaître l'intérêt du Nô ».
Outre l'explication des pièces, Wa no Kai propose
différents ateliers où il est possible de toucher aux
instruments de musique, d'essayer les habits, ou
bien encore d'observer discrètement les coulisses
avant la levée de rideau, afin de montrer l'intérêt
du Nô. Kawaguchi nous explique qu’actuellement,
« les arts classiques menant ce type de campagne
sont en augmentation. Une étude montre que 5%
de la population assisterait à des représentations de
Kabuki. Pour ainsi dire, la part consacrée au Nô ne
doit pas excéder les 1%, ce qui est dommage. On ne
peut pas influer sur les goûts des gens, mais on peut
leur en offrir l'occasion. Nous pourrons peut-être
alors partager ensemble l'intérêt du Nô, car il n'y a
aucun intérêt à en profiter seul ».
Grâce à ses ateliers, certains ont pu fouler les
planches d’une scène de Nô, et les réguliers seraient
en augmentation. Hôshô et Sawada font donc
partie de ces jeunes emprunts du charme du Nô et
qui tentent de survivre, tout comme Kawaguchi et
sont équipe de volontaires. C'est à travers eux que
se dessine le futur du Nô et des arts traditionnels
japonais.