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mardi, 04/05/2010 14:00CET

cinémaHistoire du cinéma français au Japon

1 - Amitié des frères Lumière ~ Rencontre avec le réalisme poétique

Au Japon, le cinéma français possède une image bien particulière. Au même titre que le cinéma hollywoodien est synonyme de divertissement, le cinéma français a toujours été perçu comme une relation intimiste avec la vie.

Pourtant, la place spéciale que s’est faite ce cinéma français au Japon est désormais en train de changer. Depuis 1991, le Festival du film français a lieu tous les ans, mais depuis quelques années, on remarque qu’il a perdu de son envergure et de sa qualité, et les sorties de films français au Japon ont atteint un très bas niveau (malgré l’augmentation du nombre de productions en France).

Le Japon fait toujours partie des plus grands importateurs de films français. Tentons de présenter en deux étapes l’histoire et la présence du cinéma français dans l’archipel. Tout d’abord, il nous faut remonter au milieu d’une période privilégiée qui s’écoule de l’invention du cinématographe par les frères Lumière à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

(Texte : Katsuhiko Sugihara, Traduit en français : Thibault. C)

\sl101\slmult0« A nous la liberté » René Clair (1931)

L’ami des frères Lumière

Le cinéma fût inventé par les frères Louis et Auguste Lumière, et la première projection publique eu lieu le 28 décembre 1895. Bien entendu, parmi les invités célèbres de l’époque, on ne compte aucun Japonais. Pourtant, le destin du Japon était de rencontrer ce cinématographe à peine né. En effet, l’homme d’affaires de Kyôto qui allait l’importer au Japon, Katsutaro Inabata, était un proche ami d’Auguste Lumière.

Katsutaro Inabata
Katsutaro Inabata

Alors étudiant à l’Ecole Normale de Kyôto, Inabata se rend en France où il poursuit ses études de 1877 à 1885. Dans la seconde moitié de ce séjour, il rejoint l’École Technique La Martinière à Lyon où il gagne l’amitié d’Auguste Lumière. Après son retour au Japon, il ouvre un atelier de teinturerie dans les années 1890 et fait fortune. En mars 1896, à l’occasion de son retour en France, il signe immédiatement un contrat avec les frères Lumière après avoir pu approcher le cinématographe, et en janvier de l’année suivante, on rapporte qu’avec l’opérateur de prise de vue François-Constant Girel, il rapporta, outre le matériel, plus de 50 pellicules.

Ce déroulement des choses est intéressant, mais la suite l’est encore plus, notamment à travers les rapports qu’allait avoir le cinématographe avec le Japon. En 1898, un second opérateur se rend au Japon en remplacement de Girel. Il filme différents aspects et paysages du Japon, et ramène cela dans son pays natal.

Depuis « Le Japon de Meiji » au « Cinéma des Lumière au Japon » (Introduction du cinéma, cinématographe et « Le Japon de Meiji », éditions Iwanami), Futoshi Koga, actuellement professeur à l’université Nihon et longtemps responsable au journal Asashi de projets de films ou d’exposition, écrit comme suit : « parmi les quelques 1400 films présents dans le catalogue des frères Lumière, un tiers est réalisé en France ou dans ses colonies, (…)environ 400 à travers l’Europe, ainsi qu’en Asie centrale en Turquie (Istanbul), en Egypte ou bien encore à Jérusalem. Subsistent également des images de la côte est des États-Unis (principalement New York) et du Canada. En Asie et Asie-Pacifique, à part quelques pellicules tournées à Melbourne, on ne trouve que des images du Japon. On peut donc dire que les 33 pellicules tournées au Japon représentent un chiffre assez exceptionnel ».

Les 33 films auxquels il fait référence font partie d’une série tournée par les frères Lumière intitulée « Le Japon de Meiji ». Koga met en exergue que ce particularisme et cette relation avec le cinématographe proviennent à la fois de l’influence du japonisme de l’époque et de l’existence d’Inabata, mais insiste également sur le fait que sans cette amitié qui le liait avec Auguste Lumière, il n’y aurait certainement pas eu autant de films recensés au Japon en cette fin de XIXème siècle. Le cinéma au Japon a donc débuté de par la relation avec son inventeur, et c’est ce qui constitue justement les fondements des bonnes relations entre le Japon et le cinéma français.

La déferlante « Zigomar »

Cependant, tout comme les frères Lumière n’avaient pas tout de suite cru dans le cinématographe, Inabata ne montra pas un grand intérêt à projeter les films. Il vend ainsi les droits à un camarade qui avait été étudiant en France comme lui, Manjunosuke Yokota, ainsi qu’à son frère Einosuke Yokota. Ces derniers fondent en 1903 à Kyôto le studio Yokota Shôkai et commencent véritablement les projections. Einosuke développe cette activité rapidement, ce qui donne naissance à de nombreux cinéastes, dont Shozo Makino, que l’on considèrera comme le père du cinéma japonais.

En 1911, le Japon allait recevoir une importante vague d’oeuvres cinématographiques françaises. A cette époque, les importations de films connaissent une très forte augmentation, et l’avant-première la même année du film Zigomar de Victorin Jasset, connaît rapidement un énorme succès. Le Japon se situait à ce moment dans une période de transition entre l’ère Meiji et Taishô, et la société allait entrer dans le modernisme via ce qu’on appelle « le modernisme Taishô ». Comme captant par anticipation l’air de cette époque, Zigomar provoque un véritable boom à travers tout l’archipel, et différentes imitations de ce film sont importées ou produites au Japon. Cet engouement est terrible, et l’on rapporte que sous l’influence de ce film des crimes eurent lieux fréquemment, et que comme les enfants l’imitaient, sa projection ainsi que celle de toute oeuvre s’y rapportant furent interdites.

Mais attention, cela ne signifie pas que Zigomar fût particulièrement accueilli en tant que cinéma français. On pourrait dire qu’il fût plus perçu pour sa modernité à une époque qui était plus habituée à des histoires de détectives ou de mystères. D’ailleurs, le film Fantômas qui connu un énorme succès en France presque au même moment (1913), passa quasiment inaperçu comparé à Zigomar.

Zigomar
« Zigomar » Victorin Jasset (1911)

Rencontre avec le réalisme poétique

La période du cinéma muet, des années 1910 aux années 1920, voit apparaitre des acteurs tels Charles Chaplin, et les faveurs du public se tournent donc tout naturellement vers les États-Unis. La Première Guerre mondiale marque un coup dur pour le cinéma européen dont la prédominance des importations s'estompe au profit des États-Unis.

Bientôt nous arrivons aux années 1930, avec l’arrivée du cinéma sonore et l’apparition du réalisme poétique français. C’est cette époque qui a déterminé définitivement la place et l’image du cinéma français au Japon, des années 1930 aux années 1950, en passant par la Seconde Guerre mondiale. Mais bien avant cela, en 1928, une entreprise d’importation et de diffusion cinématographique fait son apparition.

« Towa est officiellement fondée en octobre 1928. Son directeur de 25 ans est Nagamasa Kawakita, (…) qui ne dispose alors que d’un manager et d’un employé. C’est donc au tout début que je suis entrée en janvier 1929 comme secrétaire du directeur. (…) J’avais postulée dans cette entreprise sans même savoir qu’elle s’occupait de cinéma, et j’en fus tout excitée. (…) Comme tout le monde, j’étais fan de cinéma depuis ma plus tendre enfance » (Le cinéma relie le monde, Kashiko Kawakita et Tadao Sato, éditions Soki).

En 1951, l’entreprise commerciale Towa change rapidement de nom pour devenir l’entreprise de cinéma Towa, puis Toho-Towa, nom sous lequel elle est toujours connue actuellement. Nagamasa Kawakita et son épouse Kashiko, qui avaient régné sur les premières années de la société, ont fortement renforcé les liens du Japon avec le cinéma français, et ils furent les acteurs principaux dans la construction de la place que tient le cinéma français dans l’archipel.

Ayant fait une partie de ses études en Allemagne, Nagamasa Kawakita s’était tout d’abord spécialisé dans l’importation de films allemands. Cependant, les circonstances faisant que les oeuvres étaient de plus en plus teintées de nazismes et que Kawakita détestait cela, il s’en détourne au profit du cinéma français. Ce ne fût pas la Towa qui importa « Sous les toits de Paris » en 1930, mais elle obtint du même réalisateur René Clair Le million en 1931, puis l’année suivante A nous la liberté produit également en 1931, et en fit un énorme succès. A propos de cela, Tadao Sato écrit (cf éditions plus haut): « A nous la liberté marque le début de l’âge d’or de la Towa avec le cinéma français. Même si une partie de l’intérêt porté à ce film réside dans l’aspect satirico-comique et la touche musicale, on ne peut qu’être étonné du succès commercial de cette oeuvre fortement idéologique au moment où le Japon se tournait vers le militarisme, avec notamment l’incident de Mandchourie l’année précédente, et la bataille de Shanghai la même année. (…) On peut d’abord expliquer ce phénomène par la popularité subsistante du libéralisme face au basculement du Japon dans le militarisme, et ensuite par le fait que les fans japonais pouvaient grâce au cinéma français tenir le coup dans cette ambiance.

Nagamasa Kawakita
Nagamasa Kawakita et son épouse Kashiko
recevant la médaille de la culture en 1968
Photo: Kawakita Memorial Film Institute


Dans les années 1930, au sein d’un Japon qui se précipite dans l’extrémisme de droite et la militarisation, les oeuvres françaises possédaient un intérêt singulier avec leur tendance particulière au réalisme poétique. Cette situation perdurera jusque dans les années 1950 en passant par la Seconde Guerre mondiale. Gotaro Yamasaki, aujourd’hui 92 ans et longtemps traducteur de sous-titres à la Towa, s’exprime ainsi : « Kawakita, à travers le cinéma français, souhaitait présenter la culture de ce pays. A l’inverse, je pense que les intellectuels japonais ont été éduqués par les films français importés par la Towa, ce qui fût d’ailleurs mon cas. Dans ces années 1930 dominées par le militarisme, le Japon était aride d’autres idées ou philosophies, et c’est le cinéma français qui nous irrigua. Il en fût de même après la guerre. Dans une tendance à la totale dévotion politique et culturelle aux États-Unis, seul le cinéma français nous apportait une échelle de valeurs différente et acceptait la diversité des existences ». A cette époque, de très nombreux intellectuels sont nés, éduqués par le cinéma français, dont le très grand Shuichi Kato décédé l’année dernière.

Parmi les films importés au Japon, de nombreux furent choisi par Kawakita et son épouse, notamment La belle équipe (1936) , Pépé le Moko (1937), Le Quai des brumes (1937 mais projeté au Japon après-guerre en 1949), Les enfants du Paradis (1945 mais projeté au Japon en 1952), Le diable au corps (1947 mais projeté au Japon en 1952), ou bien encore Jeux interdits (1952). En 1953, lors du premier Festival du film français, le Japon accueillit Gérard Philippe et son épouse, ainsi que Simone Simon et André Cayatte. A ce moment où le monde du cinéma français prenait conscience de l’importance du marché japonais, le cinéma français et le Japon s’ attachaient d’un lien particulier.

Amitié des frères Lumière ~ Rencontre avec le réalisme poétique


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