Tremblement au Japon
Le premier ministre japonais Yukio Hatoyama a donné sa démission le 2 juin dernier, soit seulement
8 mois après sa prise de fonction. Le 8 juin, Naoto Kan, du même parti démocrate, lui succède à la tête
de l'archipel. Il s'agit du 5ème premier ministre en l'espace de 4 ans. Comment peut-on expliquer ce
manque de pérennité ? Quels sont les problèmes actuels auxquels doit faire face la politique japonaise ?
Texte: Ryoko Umemuro Traduit en français: Thibault. C
Raisons de la courte vie
du pouvoir politique
Depuis le gouvernement Katayama
en 1947 au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale, 31 premiers ministres se
sont succédés pendant 64 ans. Au Japon,
ce dernier n'a pas de durée maximale
de mandat, mais seulement 5 ont exercé
cette fonction pendant plus de 3 années
consécutives. Plusieurs raisons peuvent
expliquer cet épiphénomène. En effet,
si l'on observe les raisons de cessation
de pouvoir de 30 premiers ministres,
on constate que 6 ont été victimes de
maladies (dont certaines mortelles), 5 ont
laissé leurs têtes des batailles politiques,
4 ont été battus à des élections, 4 ont
obtenu un taux de soutien très bas
avant les élections, 3 ont été victimes de
scandales financiers, 3 ont renoncé à leurs
fonctions après de longues années de
pouvoir, 2 ont pris leurs responsabilités en
démissionnant, et enfin 2 sont partis à la
retraite.
On comprend en observant ces
données l'importance des élections
sénatoriales pour un premier ministre au
Japon, qui est élu au suffrage universel
indirect par les parlementaires désignés
directement par le peuple. En bref, pour
avoir un premier ministre désigné en son
sein, un parti doit gagner les élections
sénatoriales. Les élections sénatoriales
constituent donc un obstacle important
pour soutenir le gouvernement en place.
Dans le cas Hatoyama, en attendant les
élections sénatoriales de juillet, le soutien
au gouvernement en place ne fait que
diminuer. Dans son discours de démission,
Hatoyama explique son choix par la « confusion
du problème de déplacement de la base
militaire américaine de Futenma » et le
« financement politique » de l'an dernier.
Ces 2 points sont certainement une raison
importante de la baisse de soutien dans le
parti au pouvoir.
(Enquête d'opinion sur le soutien au gouvernement: 60,6% en octobre dernier,
19,6% en mai 2010 source Jiji Press)
La Diète japonaise est composée de
2 Chambres élues au suffrage universel
direct. La chambre des représentants
(chambre basse), comprend 480 membres
élus pour 4 ans. La chambre des conseillers
comprend 242 membres élus pour 6 ans
(renouvelés au bout de 3 ans par moitié).
Seule la chambre des représentants
possède le pouvoir de dissolution, de vote
de confiance et de désignation du premier
ministre, mais le pouvoir de vote des lois
étant quasi identique, le gouvernement ne
peut négliger la chambre des conseillers.
Pour ces 2 élections, notamment avec la
possible dissolution de la chambre des
représentants, on peut dire qu'il y a un
renouvellement moyen environ 1 fois
toutes les années et demie. Dans le cas
actuel, il ne s'est même pas passé 1 an
depuis les élections sénatoriales fin août
2009. On peut penser que ce faible laps
de temps est une des raisons importantes
de la courte vie politique des premiers
ministres japonais.
Problème des bases
militaires américaines au
Japon
A l'opposé, lorsque l'on considère les
points communs des 5 premiers ministres
ayant effectué un mandat de plus de 3
ans, on remarque que la conjoncture et
les relations avec les États-Unis étaient
toutes deux saines. Depui s la cr i se
financière mondiale de 2008, la seule
action politique locale ne peut suffire
dans cette société internationale qu'est
devenu le Japon d'aujourd'hui. Malgré
cela, il est indéniable que ces 5 premiers
ministres ont principalement axé leur
politique sur l'économie et les relations
nippo-américaines.
Lors des élections de l'année passée, Hatoyama s'était engagé à déplacer
l'actuelle base militaire américaine de
Futenma « au minimum en dehors de la
préfecture », mais pris entre les États-Unis
et le peuple, il a décidé son déplacement
sur la côte de Henoko près de la ville de
Nago, comme cela avait été décidé par le
gouvernement précédent.
Après la Seconde Guerre mondiale,
l'île d'Okinawa reste sous administration
américaine jusqu’à sa restitution en
1972. Depuis, conformément au Traité
de Coopération Mutuelle et de Sécurité
entre les États-Unis et le Japon, 75% des
infrastructures militaires américaines se
situent à Okinawa (ce qui représente
environ 10% de la surface de l'île).
Pourquoi les bases américaines ont-elles
besoin du Japon, et pourquoi Okinawa ?
Au lendemain de la guerre, les bases
américaines avaient été installées à
Okinawa dans le but d'envahir le Japon, et
leur nombre avait commencé à diminuer
depuis. Mais en 1950 survient la guerre
de Corée. Dans une optique stratégique
face aux nations communistes comme l'ex-
URSS et la Chine, ces bases ont finalement
perduré au Japon. Depuis, elles servent
également à sécuriser les routes d'échanges
maritimes de ressources. Cet emplacement
est également un point important par
rapport aux autres pays de l'Asie orientale
et de l'ex-URSS, ainsi que de l'Océanie.
Mais avec la fin de la Guerre froide, les
bases américaines présentes dans chaque
pays préparent leur réorganisation.
Actuellement, elles diminuent ou sont
abandonnées, mais cette tendance n'est
pas visible au Japon. Plusieurs raisons
expliquent cela, mais la plus importante est
certainement la contribution (financière,
appelée « contribution de fonctionnement
des bases militaires américaines au
Japon ») qu'elles apportent à l'archipel.
Avec les dépenses engagées par la lutte
contre le terrorisme, le déficit budgétaire,
la baisse du dollar, les difficultés de l'économie américaine, entretenir des
bases dans chaque pays est un poste de
dépense important. C'est pour cela que
cette contribution est d'autant plus la
bienvenue.
Mais l'année dernière, lor s du
changement de gouvernement,
Hatoyama avait promis de la déplacer
« au minimum en dehors de la préfecture ».
C'est ainsi que débute le tourbillon du
gouvernement Hatoyama qui retournera
finalement au projet actuel de Henoko,
provoquant une déception énorme auprès
des habitants d'Okinawa auxquels il avait
donné tant d'espoir.
Il quitte le gouvernement après
cette dernière décision au sein du parti
socialiste, et actuellement aucun accord
n'a été trouvé avec Okinawa.
Lors de sa conférence de presse
d'investiture, Kan a déclaré qu'un « accord
ayant été signé entre les États-Unis et le
Japon, il faut continuer sur cette base »,
affirmant ainsi son intention de rester sur
la position de son prédécesseur. Lors de sa
première conférence téléphonique avec
le président Obama, il a d'ailleurs affirmé
son « réel soutien ».
« Ça suffit, emmenez cette base
ailleurs ! » s'exprime ainsi un habitant
d'Okinawa. Les incidents avec cette base
(soldats, bruits,..) sont nombreux, mais
dans cette préfecture qui connait le
taux de chômage le plus élevé du Japon,
elle constitue un soutien économique
local non négligeable. L'article 9 de la
Constitution d'après-guerre (renonciation
à la guerre, non-maintien de forces
militaires, non-reconnaissance du droit de
belligérance) prend ici toute son ampleur.
Entre les rapports avec les États-Unis
et les souhaits du peuple, la situation est
délicate, mais ce problème doit être réglé.
65 ans après la fin de la Guerre, le Japon
devenu une grande puissance économique
tremble encore.
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