Le 24 août dernier, le réalisateur de film d'animation
Satoshi Kon est décédé. Son talent et sa compétence
étaient reconnus de tous. Il arrivait à transporter le
spectateur à travers ses oeuvres. La disparition prématurée
cet artiste est une perte pour tous ceux qui le considéraient
comme un leader à la pointe de l'animation japonaise.
Après sa disparition, la seule chose que nous pouvons
faire est peut-être de tenter de saisir à nouveau l'essence
de ses oeuvres.
A cette occasion, nous vous proposons un article de
Ryûsuke Hikawa, le plus grand spécialiste de l'animation
japonaise, qui a écrit dans de nombreux médias sur les
oeuvres de Satoshi Kon, à participé à de longues interviews
sur tous ses films, et l'a suivi tout au long de sa carrière.
Satoshi Kon, auteur dans le monde
de l'animation japonaise
Nombreux sont ceux qui rapportent que
le décès du réalisateur Satoshi Kon à l'âge de
46 ans, qui avait un avenir prometteur, est une
grande perte non seulement pour l'animation
japonaise, mais également pour la scène mondiale
de l'art. Chacun de ses films, parfaite symbiose
de l'excellence visuelle, de la conception, et de
la composition, réussit à toucher profondément
l'imagination humaine en élargissant le champ
émotionnel par rapport aux dessins animés
traditionnels. Il réussit ainsi à approcher le mystère
originel qui nous fait nous demander « pourquoisommes
nous donc attirés par des dessins faits par
des hommes, par des images en mouvement ? ».
Où que vous soyez dans le monde, lorsqu'on
parle de dessin animé, on pense la plupart du
temps à « des cartoons de personnages doux
et extensibles, à des animaux qui chantent ou
dansent ». Mais dans l'animation japonaise,
il y a un courant que l’on devrait qualifier
de “réaliste”. Les proportions et l'ossature des
personnages sont rigoureusement, et ces derniers
évoluent avec un jeu très réaliste dans des
arrière-plans réalisés minutieusement, au point
d’aboutir à une action plus impressionnante que
dans les films live. Voilà par quoi se caractérise de
ce type d'oeuvres. Parmi les plus représentatives,
on note Akira (1988) de Katsuhiro Otomo, et
Ghost in the Shell (1995) de Mamoru Oshii.
Tout en se trouvant dans cette lignée,
Satoshi Kon a clairement eu une position et une
existence propre. Il s'intéresse profondément
à des thèmes philosophiques, y compris à celui
l'essence humaine, sans jamais être obscur grâce
à l'humour. En développant un visuel astucieux
proche du trompe-l'oeil, il consacre ses histoires à
l'amusement. Il atteint un équilibre merveilleux
grâce à son excellence visuelle et sa lucidité.
Les oeuvres de Kon résument le savoir-faire
technique et artistique de l'animation japonaise,
tout en montrant aux spectateurs du monde
entier l'énorme potentiel de l'animation.
Dans les dessins animés “réalistes”, on
retrouve une tendance à se focaliser sur la «
vision du monde » plutôt que sur les mouvements
des personnages. Les réalisateurs tentent d'y
attirer le spectateur, et s'efforcent de faire
ressentir, en plus du réalisme, de l'empathie pour
le jeu et les dialogues des personnages afin de
procurer une expérience unique. Pour atteindre
un tel niveau de réalisation, le layout est un
outil très important. Il s'agit d'un dessin au trait
d'une ébauche comprenant le dessin original
de l'arrière-plan qui détaille le story-board et la
ligne de mouvement des personnages, autrement
dit celui qui prépare le dessin final.
Satoshi Kon est entré dans le monde de
l'animation en plus de celui des mangas, en
1990. Il commence avec Rôjin Z (d'après une
histoire de Katsuhiro Otomo et réalisé par
Hiroyuki Kitakubo), où il s’occupe de la mise en
place artistique et est responsable des layout.
Ensuite, après en avoir maîtrisé l'importance
dans son travail auprès de Mamoru Oshii et
Katsuhiro Otomo, il sera reconnu comme le
meilleur dessinateur de layout de la profession. Il
décide des compositions en imposant un parfait
équilibre entre la position de l'ameublement des
pièces et bâtiments, la lumière, les personnages,
ce qui provoque des sentiments variés en
fonction du mouvement, et aboutit à des layout
inspirant anxiété ou pressentiment. N'est-ce pas
cela dessiner sa vision du monde ?...
On peut approfondir cette réflexion en
comparant le storyboard de ses 4 oeuvres réalisées
sur 10 ans depuis ses débuts (disponible en
DVD). A chaque réalisation, la densité du crayon
s'intensifie, et à partir de sa 3ème production,
Tokyo Godfathers, il dessine directement sur les layout même à l'étape du storyboard. Il atteint
l'apogée dans sa 4ème réalisation, Paprika, où
le semble noir, et son oeuvre pour le moment
inachevée, Yume miru Kikai (La machine
qui rêve), semblait vouloir dépasser cela. Le
perfectionnisme du réalisateur, ainsi que sa
volonté de proposer son propre monde, mettent
en évidence cette mutation.
Le point commun entre ses 4 films est que
« la vérité se trouve dans le contraste et le
renversement entre l'imaginaire et la réalité ».
Dans Paprika, la vision « où le monde des rêves
déborde et provoque l'érosion de la réalité » en
est l'exemple parfait. Cependant, un préalable
est nécessaire avant d'arriver à un tel résultat.
En effet, puisqu' intrinsèquement le dessin est
imagination, il faut un dispositif permettant
au spectateur de percevoir la réalité. De plus,
si le spectateur s’aperçoit qu’il s’agit bien
d'imaginaire, peut-être se réveillera-t-il de ce
« rêve qu'est le film ».
C'est en réalisant des layout qui transcendent
la beauté visuelle qu'il a pu positionner plusieurs
couches de « trucages » compliqués dans ses
films. Il s'est certainement beaucoup inspiré de
son expérience de graphiste et de spécialiste
en design visuel, la discipline qu'il avait choisi
à l'Université d'Art de Musashino. Il arrive à
sublimer le cinéma dans Tokyo Godfathers, en
utilisant ses « trucages » d'arrière-plan au service
de l'expression humoristique, notamment en
partant d'un point de vue animiste typiquement
japonais détourné à partir du postulat que des
dieux résideraient à Tokyo. Sur les fenêtres et
portes des immeubles d'arrière-plan, on distingue
des « visages humains » découpés sur le layout en
frame, comme protégeant ces sans-abris livrés à
leur destin. La scène où l'on aperçoit les ombres
en mouvement dans les fenêtres fait référence à
la série de films réalisés par de Jacques Tati, en
particulier Mon oncle, ce qui pouve l'affection
que Kon portait au cinéma.
Dans son premier film, Perfect Blue, j'avais un
point de vue bancale à propos de cette histoire
d'idole populaire poursuivit par des otakus
et de belles filles aux grands yeux, mais je me
méprenais. Lors d'une interview, il m'a expliqué
qu'il avait pensé aux personnes qui se déguisent
en personnages d'animation dans Millenium
actress, et à la belle héroïne de Paprika qui
fait penser aux héros robots. Peut-être avaitil
conscience que l'épaisseur des couches de
la culture anime soutenait le radicalisme de
ses oeuvres… Tout en construisant lui-même
les layout qui constituent le décor, il faisait
pleinement confiance aux animateurs pour le jeu
et les mouvements. Le fleuron des animateurs
du Japon par t icipaient à chacune de ses
oeuvres, peut-être parce qu'ils croyaient que de
l'imagination de Kon allait naître quelque chose
de fascinant d'animation. A ce niveau, on peut
considérer que ses oeuvres sont un condensé de
l'animation japonaise, au sommet de l'excellence.
Que va nous montrer, à quel niveau va nous
transporter son oeuvre posthume Yume miru
Kikai? En comptant sur l'équipe qui va respecter
ses dernières volontés, j'attends le jour où je
pourrais à nouveau voir l'esprit de Kon sur Terre.
Texte: Ryûsuke Hikawa (Chercheur en animation), Traduit en français: Thibault. C
Satoshi Kon
Réalisateur de dessin animé
En 1963, né à Hokkaidô. Pendant ses
études universitaires, il débute comme
dessinateur de manga. Il travaille comme
assistant auprès de Katsuhiro Otomo.
Après la publication du manga Kaikisen
en 1990, même année il commence la
production animée. En 1998, il se lance
dans la réalisation avec Perfect Blue.
Il obtient ensuite de nombreux prix
nationaux et internationaux avec ses tout
ses films, Millenium Actress (2002), Tokyo
Godfathers (2003), Paprika (2006). Il réalise
pour la première fois une série télé en
2004 avec Paranoia Agent. Il décède le
24 août 2010 à la suite d'un cancer du
pancréas. Son équipe projette de terminer
son oeuvre inachevée, Yume miru Kikai.
WEBsite konstone.s-kon.net (en japonais)
Perfect Blue (1998)
L’histoire suit le parcours d'une idole
populaire pop sur le point de tout
changer pour devenir actrice. Notre
attention est captée par la dureté
de son travail, mais on comprend
également la perte de repère de ses
fans de la première heure et de la
jeune fille elle-même. Mais bientôt
surgit de l'ombre un harceleur
mystérieux…Ce thriller de psychosuspens
est basé sur le roman du
même nom.
Millenium Actress (2002)
Tachibana fait l'interview d'une star
légendaire du cinéma il y a 30 ans.
Alors qu'elle avait toujours refusé
toute interview jusqu’alors, son
personnage évolue pour se confier
à propos d'une histoire d'amour
secrète. Son expérience se mélange
avec des scènes de films successives
tournées autrefois….Dessiné de façon
magnifique, il s'agit de la première
histoire originale du réalisateur.
Tokyo Godfathers (2003)
Ce dessin animé raconte l'histoire
de 3 sans-abris de Shinjuku, un
quadragénaire, un travesti, une
lycéenne fugueuse, qui trouvent un
bébé dans les ordures la veille de
Noël. Ils vont devoir parcourir Tokyo
pour retrouver sa mère…Une histoire
pleine d'émotion avec une touche
d'humour.
Paranoia Agent (TV série 2004)
Quelques agressions ont lieu à Tokyo.
L'agresseur mystérieux est surnommé
« Gamin à la batte ». Peu à peu, on
découvre un point commun entre
toutes les victimes…Une série télé
originale de 13 épisodes.
Paprika (2006)
Le DC Mini, un appareil
révolutionnaire mis au point par un
groupe de chercheurs et permettant
de partager les rêves d'autrui, est
dérobé. Le voleur l'utilise pour
pénétrer les rêves de ses victimes
et les détruire psychologiquement
en leur faisant faire des cauchemars.
Akiko, la psychologue du groupe
de recherche, part à la recherche du
coupable en pénétrant dans les rêves.
Adapté du roman du même titre de
Yasutaka Tsutsui, ce film sera présenté
en compétition au 63ème festival de
Venise.