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mardi, 05/10/2010 14:00CET

Hommage à Satoshi Kon

Le 24 août dernier, le réalisateur de film d'animation Satoshi Kon est décédé. Son talent et sa compétence étaient reconnus de tous. Il arrivait à transporter le spectateur à travers ses oeuvres. La disparition prématurée cet artiste est une perte pour tous ceux qui le considéraient comme un leader à la pointe de l'animation japonaise.

Après sa disparition, la seule chose que nous pouvons faire est peut-être de tenter de saisir à nouveau l'essence de ses oeuvres.

A cette occasion, nous vous proposons un article de Ryûsuke Hikawa, le plus grand spécialiste de l'animation japonaise, qui a écrit dans de nombreux médias sur les oeuvres de Satoshi Kon, à participé à de longues interviews sur tous ses films, et l'a suivi tout au long de sa carrière.


Satoshi Kon, auteur dans le monde de l'animation japonaise

Nombreux sont ceux qui rapportent que le décès du réalisateur Satoshi Kon à l'âge de 46 ans, qui avait un avenir prometteur, est une grande perte non seulement pour l'animation japonaise, mais également pour la scène mondiale de l'art. Chacun de ses films, parfaite symbiose de l'excellence visuelle, de la conception, et de la composition, réussit à toucher profondément l'imagination humaine en élargissant le champ émotionnel par rapport aux dessins animés traditionnels. Il réussit ainsi à approcher le mystère originel qui nous fait nous demander « pourquoisommes nous donc attirés par des dessins faits par des hommes, par des images en mouvement ? ».


Paprika
©2006 Madhouse/Sony Pictures Entertainment (Japan)Inc.


Où que vous soyez dans le monde, lorsqu'on parle de dessin animé, on pense la plupart du temps à « des cartoons de personnages doux et extensibles, à des animaux qui chantent ou dansent ». Mais dans l'animation japonaise, il y a un courant que l’on devrait qualifier de “réaliste”. Les proportions et l'ossature des personnages sont rigoureusement, et ces derniers évoluent avec un jeu très réaliste dans des arrière-plans réalisés minutieusement, au point d’aboutir à une action plus impressionnante que dans les films live. Voilà par quoi se caractérise de ce type d'oeuvres. Parmi les plus représentatives, on note Akira (1988) de Katsuhiro Otomo, et Ghost in the Shell (1995) de Mamoru Oshii.

Tout en se trouvant dans cette lignée, Satoshi Kon a clairement eu une position et une existence propre. Il s'intéresse profondément à des thèmes philosophiques, y compris à celui l'essence humaine, sans jamais être obscur grâce à l'humour. En développant un visuel astucieux proche du trompe-l'oeil, il consacre ses histoires à l'amusement. Il atteint un équilibre merveilleux grâce à son excellence visuelle et sa lucidité. Les oeuvres de Kon résument le savoir-faire technique et artistique de l'animation japonaise, tout en montrant aux spectateurs du monde entier l'énorme potentiel de l'animation.


Perfect Blue
©1997 Madhouse

Dans les dessins animés “réalistes”, on retrouve une tendance à se focaliser sur la « vision du monde » plutôt que sur les mouvements des personnages. Les réalisateurs tentent d'y attirer le spectateur, et s'efforcent de faire ressentir, en plus du réalisme, de l'empathie pour le jeu et les dialogues des personnages afin de procurer une expérience unique. Pour atteindre un tel niveau de réalisation, le layout est un outil très important. Il s'agit d'un dessin au trait d'une ébauche comprenant le dessin original de l'arrière-plan qui détaille le story-board et la ligne de mouvement des personnages, autrement dit celui qui prépare le dessin final.


Satoshi Kon est entré dans le monde de l'animation en plus de celui des mangas, en 1990. Il commence avec Rôjin Z (d'après une histoire de Katsuhiro Otomo et réalisé par Hiroyuki Kitakubo), où il s’occupe de la mise en place artistique et est responsable des layout. Ensuite, après en avoir maîtrisé l'importance dans son travail auprès de Mamoru Oshii et Katsuhiro Otomo, il sera reconnu comme le meilleur dessinateur de layout de la profession. Il décide des compositions en imposant un parfait équilibre entre la position de l'ameublement des pièces et bâtiments, la lumière, les personnages, ce qui provoque des sentiments variés en fonction du mouvement, et aboutit à des layout inspirant anxiété ou pressentiment. N'est-ce pas cela dessiner sa vision du monde ?...

On peut approfondir cette réflexion en comparant le storyboard de ses 4 oeuvres réalisées sur 10 ans depuis ses débuts (disponible en DVD). A chaque réalisation, la densité du crayon s'intensifie, et à partir de sa 3ème production, Tokyo Godfathers, il dessine directement sur les layout même à l'étape du storyboard. Il atteint l'apogée dans sa 4ème réalisation, Paprika, où le semble noir, et son oeuvre pour le moment inachevée, Yume miru Kikai (La machine qui rêve), semblait vouloir dépasser cela. Le perfectionnisme du réalisateur, ainsi que sa volonté de proposer son propre monde, mettent en évidence cette mutation.



Tokyo Godfathers
©2003 Satoshi-Kon_Mad House/ Tokyo Godfathers Committee


Le point commun entre ses 4 films est que « la vérité se trouve dans le contraste et le renversement entre l'imaginaire et la réalité ». Dans Paprika, la vision « où le monde des rêves déborde et provoque l'érosion de la réalité » en est l'exemple parfait. Cependant, un préalable est nécessaire avant d'arriver à un tel résultat. En effet, puisqu' intrinsèquement le dessin est imagination, il faut un dispositif permettant au spectateur de percevoir la réalité. De plus, si le spectateur s’aperçoit qu’il s’agit bien d'imaginaire, peut-être se réveillera-t-il de ce « rêve qu'est le film ».

C'est en réalisant des layout qui transcendent la beauté visuelle qu'il a pu positionner plusieurs couches de « trucages » compliqués dans ses films. Il s'est certainement beaucoup inspiré de son expérience de graphiste et de spécialiste en design visuel, la discipline qu'il avait choisi à l'Université d'Art de Musashino. Il arrive à sublimer le cinéma dans Tokyo Godfathers, en utilisant ses « trucages » d'arrière-plan au service de l'expression humoristique, notamment en partant d'un point de vue animiste typiquement japonais détourné à partir du postulat que des dieux résideraient à Tokyo. Sur les fenêtres et portes des immeubles d'arrière-plan, on distingue des « visages humains » découpés sur le layout en frame, comme protégeant ces sans-abris livrés à leur destin. La scène où l'on aperçoit les ombres en mouvement dans les fenêtres fait référence à la série de films réalisés par de Jacques Tati, en particulier Mon oncle, ce qui pouve l'affection que Kon portait au cinéma.



Millenium Actress
©2001 Chiyoko Committee


Dans son premier film, Perfect Blue, j'avais un point de vue bancale à propos de cette histoire d'idole populaire poursuivit par des otakus et de belles filles aux grands yeux, mais je me méprenais. Lors d'une interview, il m'a expliqué qu'il avait pensé aux personnes qui se déguisent en personnages d'animation dans Millenium actress, et à la belle héroïne de Paprika qui fait penser aux héros robots. Peut-être avaitil conscience que l'épaisseur des couches de la culture anime soutenait le radicalisme de ses oeuvres… Tout en construisant lui-même les layout qui constituent le décor, il faisait pleinement confiance aux animateurs pour le jeu et les mouvements. Le fleuron des animateurs du Japon par t icipaient à chacune de ses oeuvres, peut-être parce qu'ils croyaient que de l'imagination de Kon allait naître quelque chose de fascinant d'animation. A ce niveau, on peut considérer que ses oeuvres sont un condensé de l'animation japonaise, au sommet de l'excellence.

Que va nous montrer, à quel niveau va nous transporter son oeuvre posthume Yume miru Kikai? En comptant sur l'équipe qui va respecter ses dernières volontés, j'attends le jour où je pourrais à nouveau voir l'esprit de Kon sur Terre.

Texte: Ryûsuke Hikawa (Chercheur en animation), Traduit en français: Thibault. C


Satoshi Kon

Réalisateur de dessin animé
En 1963, né à Hokkaidô. Pendant ses études universitaires, il débute comme dessinateur de manga. Il travaille comme assistant auprès de Katsuhiro Otomo. Après la publication du manga Kaikisen en 1990, même année il commence la production animée. En 1998, il se lance dans la réalisation avec Perfect Blue. Il obtient ensuite de nombreux prix nationaux et internationaux avec ses tout ses films, Millenium Actress (2002), Tokyo Godfathers (2003), Paprika (2006). Il réalise pour la première fois une série télé en 2004 avec Paranoia Agent. Il décède le 24 août 2010 à la suite d'un cancer du pancréas. Son équipe projette de terminer son oeuvre inachevée, Yume miru Kikai.
WEBsite konstone.s-kon.net (en japonais)


Perfect Blue (1998)

L’histoire suit le parcours d'une idole populaire pop sur le point de tout changer pour devenir actrice. Notre attention est captée par la dureté de son travail, mais on comprend également la perte de repère de ses fans de la première heure et de la jeune fille elle-même. Mais bientôt surgit de l'ombre un harceleur mystérieux…Ce thriller de psychosuspens est basé sur le roman du même nom.


Millenium Actress (2002)

Tachibana fait l'interview d'une star légendaire du cinéma il y a 30 ans. Alors qu'elle avait toujours refusé toute interview jusqu’alors, son personnage évolue pour se confier à propos d'une histoire d'amour secrète. Son expérience se mélange avec des scènes de films successives tournées autrefois….Dessiné de façon magnifique, il s'agit de la première histoire originale du réalisateur.


Tokyo Godfathers (2003)

Ce dessin animé raconte l'histoire de 3 sans-abris de Shinjuku, un quadragénaire, un travesti, une lycéenne fugueuse, qui trouvent un bébé dans les ordures la veille de Noël. Ils vont devoir parcourir Tokyo pour retrouver sa mère…Une histoire pleine d'émotion avec une touche d'humour.


Paranoia Agent (TV série 2004)

Quelques agressions ont lieu à Tokyo. L'agresseur mystérieux est surnommé « Gamin à la batte ». Peu à peu, on découvre un point commun entre toutes les victimes…Une série télé originale de 13 épisodes.


Paprika (2006)

Le DC Mini, un appareil révolutionnaire mis au point par un groupe de chercheurs et permettant de partager les rêves d'autrui, est dérobé. Le voleur l'utilise pour pénétrer les rêves de ses victimes et les détruire psychologiquement en leur faisant faire des cauchemars. Akiko, la psychologue du groupe de recherche, part à la recherche du coupable en pénétrant dans les rêves. Adapté du roman du même titre de Yasutaka Tsutsui, ce film sera présenté en compétition au 63ème festival de Venise.


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