Passion pour le Rakugo
Un conteur rencontre le conte traditionnel au Japon
Texte : Sandrine Garbuglia & Stéphane Ferrandez
Photos: ciebalabolka©2009
Stéphane FerrandezConteur
Il est né en 1973 à Lyon. Passionné par les Arts mais
aussi par l'Humain, il suit des formations parallèles,
indissociables pour lui, d'ethnologue, de comédien et
de conteur. Lauréat 2009 de la Villa Kujoyama, il est
initié au Rakugo par les maîtres japonais. Il propose
aujourd'hui au public francophone un spectacle issu
de son expérience japonaise, les « histoires tombées
d'un éventail ».
Sandrine Garbuglia
Auteur metteur en scène
Elle est née en 1974 au Blanc-Mesnil. Fille d'artistes
italiens circassiens, elle vit très jeune sa passion pour
le Théâtre. Metteur en scène, auteur, elle enseigne
le théâtre et fonde la Compagnie Balabolka en 2006.
Lauréate 2009 de la Villa Kujoyama, elle se consacre
depuis à l'adaptation et à la mise en scène des textes
japonais de Rakugo.
SPECTACLE
Histoires tombees d'un Eventail
Actuellement en diffusion
Programmé en mars 2011 à l'Institut Franco-japonais
de Tokyo
Festival d'Avignon 2011
www.stephaneferrandezconteur.fr
Sur les pas d'Henry Black
Il existe au Japon un art populaire, simple,
limpide, où chacun se retrouve, réunissant tous
les âges et tous les milieux sociaux, qui demeure
pourtant méconnu en France: le Rakugo.
Art de la parole, celle « qui a une chute »
dans sa traduction littérale, le Rakugo rassemble
pour faire rire avant tout, parfois frémir. Il
s'inscrit dans une tradition mondiale du conte
mais avec une identité très personnelle. Le
conteur utilise la pantomime, s'aidant d'un
éventail et d'un tissu, pour reproduire toutes les
situations, des quotidiennes au plus fantaisistes.
Assis en seiza, à genoux sur un cous s in,
toute l'énergie se concentre dans le haut du
corps, rayonne et révèle au public des trésors
d'imagination.
Lors de notre premier voyage au Japon en
2007, nous ne savions presque rien de ce pays.
Bien sûr, nous avions dans nos bagages les livres
usés d'avoir été trop lus, les cartes postales d'un
Tokyo sans sommeil ou d'un Kyoto à jamais
paisible au fil des saisons. Mais rien ne nous
laissait supposer la rencontre avec un art qui
allait changer notre conception de la scène.
Les premières images visionnées de Rakugo
nous stupéfièrent pour deux raisons: le rire et
l'histoire racontée nous parvenaient alors que
nous débutions notre apprentissage de la langue
japonaise. Surtout, j'avais face à moi l'énergie
scénique si communicative que je connaissais
bien pour l'avoir vue maintes fois lors des
représentations de Stéphane.
Le travail de conteur de Stéphane Ferrandez
est proche du Théâtre. Les personnages de ses
histoires prennent vie dans l'interprétation.
Cette approche différente du conte traditionnel
occidental, intime d'une culture africaine et de
ses griots, trouve une résonance particulière dans
le Rakugo.
Il nous fallait en savoir plus. Mais comment
aborder un art traditionnel sans le dénaturer,
sans offrir au public une copie du travail des
artistes japonais ?
Nos recherches sur le Rakugo nous firent
rencontrer un homme très singulier de l'ère
Meiji: Henry Black. Surnommé « le conteur
aux yeux bleus », sa renommée n’eut d'égal
que son talent, reconnu de tous. Il fut surtout
connu sous son nom de rakugoka: Kairakutei
Burakku. D'origine anglaise, il écrira certains
contes populaires devenus immortels. À ce jour,
il demeure le seul étranger consacré maître de la
parole au Japon.
Dans cette période sans précédent de
l'Histoire, le Japon passa, sous la pression
étrangère, d'un régime féodal à un modèle
occidental de modernisation. Henry Black
transmit par ses histoires une vision humaniste
du progrès et dénonça les travers du mode de
vie occidental. Il aida ainsi toute une population,
obligée de subir des changements rapides, à
comprendre ce monde
nouveau qui s'offrait à
elle.
Arrivé au japon
à l'âge de huit ans,
il parlait japonais
couramment, vivant
même comme un
samouraï chas seur
à son adolescence.
Artiste aux multiples
talents, il fut aussi
comédien de Kabuki
dans des rôles
d'hommes comme de
femmes, magicien,
hypnotiseur, auteur…
Les occidentaux le considérèrent comme
un traître à sa condition. A la fois japonais et
anglais, il fut certes admiré mais aussi rejeté
des deux communautés. Après des années de
dépression et d'alcoolisme, il mourut en 1923,
oublié de tous comme des livres d'Histoire.
Son parcours exceptionnel reflète
particulièrement son temps. Occidental mais
japonais, paria mais intégré, partisan du progrès
mais dénonçant ses dérives, artiste reconnu mais
mort dans l'oubli: une vie digne d'un roman de
son siècle.
Henry Black ouvrai t à nos recherches
un champ infini de réflexion et son regard
d'étranger sur le Japon offrait à notre projet
une légitimité nouvelle. Nous devions partir au
Japon, suivre ses pas, découvrir ses histoires et
être formés à l'art du Rakugo.
La Villa Kujoyama
La Villa Kujoyama, posée sur les hauteurs
de la montagne qui lui donne son nom, près du
temple Nanzen-ji à Kyoto, accueille les artistes
français portant un projet culturel en lien étroit
avec le Japon. Elle est l'emplacement idéal pour
à la fois rencontrer les artistes japonais, vivre le
Japon au quotidien, s'en imprégner et travailler
dans la tranquillité habitée de sa forêt.
Nous avons eu le bonheur d'y séjourner
de juillet 2009 à janvier 2010. Partir à la
recherche des rakugoka ne fut pas chose aisée.
Nos premiers contacts se heurtèrent à une
incompréhension de fond. Devenir rakugoka
demande trois ans d'apprentissage auprès d'un
maître. Pourquoi vouloir s'initier au Rakugo
durant quelques mois et repartir en France ? La
nature entière, sans concession, de la démarche
artistique japonaise nous est alors apparue.
Le Waha Kamigata, centre des arts de la
parole d'Osaka, nous conseilla de nous adresser à la jeune génération de rakugoka, plus ouverte
sur l'occident et tentant même d'implanter le
Rakugo dans les pays anglophones. De notre
rencontre avec Katsura Asakichi, un mois après
notre arrivée à Kyoto, débuta un enchainement
d'évènements au dessus de nos espérances.
Sans poser aucune question, il nous entraina
au yose d'Osaka pour un premier cours…consacré
au pliage de kimono ! C'est à l'habileté de ces
gestes qu’un vrai rakugoka se reconnait. Comme
des enfants qui ne savent pas encore lacer
leurs chaussures, nous nous sommes appliqués
à reproduire un noeud de ceinture de yukata
durant des mois. Il en fut de même pour toute
cette gestuelle du Rakugo, qui nous révéla le
Japon beaucoup plus qu’aucun discours.
Notre impatience toute française
nous poussait à vouloir nous confronter à
l'apprentissage des histoires. A notre surprise,
la transmission orale, presque disparue en
France, est bien vivante au Japon. Aucune note
à prendre, mais un esprit, plus prompt à se saisir
d'un papier et d'un crayon, à maîtriser. Notre
maître nous transmit plusieurs histoires, en
japonais et en anglais. Il posa son regard, aussi
amusé que vigilant, sur notre première histoire
traduite en français. Vérifiant chaque geste, il
nous guida vers la création de notre premier
spectacle au Japon.
Nos investigations nous conduisirent par
ailleurs à côtoyer les grandes figures du Rakugo.
Suivre Katsura Koharudanji dans un restaurant
coréen d'Osaka pour parler Conte et Rakugo,
admirer ses zôri siglées Vuitton offertes par un
fan, prendre un thé chez Shunputei Shota à
Tokyo; assister au Matsuri des rakugoka à Osaka;
écouter les enregistrements de Gramophone
des artistes japonais du siècle dernier; partager
plusieurs fois la scène avec des artistes japonais
et anglais pour créer de véritables rencontres
internationales autour du Rakugo: autant
d'évènements qui nourrissent encore notre
travail depuis notre retour en France.
Histoires tombées d'un éventail
Nous avons l'exaltante responsabilité d'être
les précurseurs du Rakugo en français. Si nous
souhaitons faire découvrir le Rakugo en France,
c'est pour partager, autour du spectacle Histoires
tombées d'un éventail, le Japon chaleureux et
populaire que nous connaissons. Un spectacle de
Rakugo à présent accessible, car pour la première
fois joué et adapté pour un
public francophone. En tant
qu'étrangers séjournant
dans l'altérité, nous nous
sommes approchés d'un
pas infime mais crucial du vécu
d'Henry Black, véritable lien entre
deux cultures. Ce sont les histoires d'Henry Black
que nous offrons, comme si ses yeux bleus étaient
les nôtres et se posaient pour la première fois sur
le Japon. Certains de ces textes, comme Tabako
zuki - Qui fume trop mal éteint, sont aujourd'hui
oubliés du public japonais. D'autres, tel Tameshi
zaké - Le boire pour le croire, sont devenus
légendaires. Tous méritent d'être découverts.
Cet amoureux du Japon, à jamais amusé des
travers de ce monde, nous dévoile
un émerveillement sans cesse
renouvelé pour son pays de
coeur.
Nous terminons notre
spectacle par quelques
phrases simples, mais
qui résument à nos yeux la richesse de notre
expérience et notre passion pour le Rakugo.
Nous souhaitons les partager avec vous:
« Durant les quelques mois où j'ai vécu
au Japon, j'ai senti l'odeur des rizières, j'ai
franchi les torii rouges à l'entrée des temples.
J'ai regardé et j'ai appris. J'ai été heureux et
malheureux, comme partout ailleurs. Mais je
sais à présent que le printemps revient toujours,
comme le rire, et qu'il n'est nulle part aussi beau
qu'au Japon. »
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