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mardi, 19/10/2010 14:00CET

Passion pour le Rakugo
Un conteur rencontre le conte traditionnel au Japon

Texte : Sandrine Garbuglia & Stéphane Ferrandez
Photos: ciebalabolka©2009


Stéphane Ferrandez
Conteur

Il est né en 1973 à Lyon. Passionné par les Arts mais aussi par l'Humain, il suit des formations parallèles, indissociables pour lui, d'ethnologue, de comédien et de conteur. Lauréat 2009 de la Villa Kujoyama, il est initié au Rakugo par les maîtres japonais. Il propose aujourd'hui au public francophone un spectacle issu de son expérience japonaise, les « histoires tombées d'un éventail ».

Sandrine Garbuglia
Auteur metteur en scène

Elle est née en 1974 au Blanc-Mesnil. Fille d'artistes italiens circassiens, elle vit très jeune sa passion pour le Théâtre. Metteur en scène, auteur, elle enseigne le théâtre et fonde la Compagnie Balabolka en 2006. Lauréate 2009 de la Villa Kujoyama, elle se consacre depuis à l'adaptation et à la mise en scène des textes japonais de Rakugo.


SPECTACLE
Histoires tombees d'un Eventail
Actuellement en diffusion
Programmé en mars 2011 à l'Institut Franco-japonais de Tokyo
Festival d'Avignon 2011
www.stephaneferrandezconteur.fr

Sur les pas d'Henry Black

Il existe au Japon un art populaire, simple, limpide, où chacun se retrouve, réunissant tous les âges et tous les milieux sociaux, qui demeure pourtant méconnu en France: le Rakugo.

Art de la parole, celle « qui a une chute » dans sa traduction littérale, le Rakugo rassemble pour faire rire avant tout, parfois frémir. Il s'inscrit dans une tradition mondiale du conte mais avec une identité très personnelle. Le conteur utilise la pantomime, s'aidant d'un éventail et d'un tissu, pour reproduire toutes les situations, des quotidiennes au plus fantaisistes. Assis en seiza, à genoux sur un cous s in, toute l'énergie se concentre dans le haut du corps, rayonne et révèle au public des trésors d'imagination.

Lors de notre premier voyage au Japon en 2007, nous ne savions presque rien de ce pays. Bien sûr, nous avions dans nos bagages les livres usés d'avoir été trop lus, les cartes postales d'un Tokyo sans sommeil ou d'un Kyoto à jamais paisible au fil des saisons. Mais rien ne nous laissait supposer la rencontre avec un art qui allait changer notre conception de la scène.

Les premières images visionnées de Rakugo nous stupéfièrent pour deux raisons: le rire et l'histoire racontée nous parvenaient alors que nous débutions notre apprentissage de la langue japonaise. Surtout, j'avais face à moi l'énergie scénique si communicative que je connaissais bien pour l'avoir vue maintes fois lors des représentations de Stéphane.

Le travail de conteur de Stéphane Ferrandez est proche du Théâtre. Les personnages de ses histoires prennent vie dans l'interprétation. Cette approche différente du conte traditionnel occidental, intime d'une culture africaine et de ses griots, trouve une résonance particulière dans le Rakugo.

Il nous fallait en savoir plus. Mais comment aborder un art traditionnel sans le dénaturer, sans offrir au public une copie du travail des artistes japonais ?

Nos recherches sur le Rakugo nous firent rencontrer un homme très singulier de l'ère Meiji: Henry Black. Surnommé « le conteur aux yeux bleus », sa renommée n’eut d'égal que son talent, reconnu de tous. Il fut surtout connu sous son nom de rakugoka: Kairakutei Burakku. D'origine anglaise, il écrira certains contes populaires devenus immortels. À ce jour, il demeure le seul étranger consacré maître de la parole au Japon.

Dans cette période sans précédent de l'Histoire, le Japon passa, sous la pression étrangère, d'un régime féodal à un modèle occidental de modernisation. Henry Black transmit par ses histoires une vision humaniste du progrès et dénonça les travers du mode de vie occidental. Il aida ainsi toute une population, obligée de subir des changements rapides, à comprendre ce monde nouveau qui s'offrait à elle.

Arrivé au japon à l'âge de huit ans, il parlait japonais couramment, vivant même comme un samouraï chas seur à son adolescence. Artiste aux multiples talents, il fut aussi comédien de Kabuki dans des rôles d'hommes comme de femmes, magicien, hypnotiseur, auteur…

Les occidentaux le considérèrent comme un traître à sa condition. A la fois japonais et anglais, il fut certes admiré mais aussi rejeté des deux communautés. Après des années de dépression et d'alcoolisme, il mourut en 1923, oublié de tous comme des livres d'Histoire.

Son parcours exceptionnel reflète particulièrement son temps. Occidental mais japonais, paria mais intégré, partisan du progrès mais dénonçant ses dérives, artiste reconnu mais mort dans l'oubli: une vie digne d'un roman de son siècle.

Henry Black ouvrai t à nos recherches un champ infini de réflexion et son regard d'étranger sur le Japon offrait à notre projet une légitimité nouvelle. Nous devions partir au Japon, suivre ses pas, découvrir ses histoires et être formés à l'art du Rakugo.


La Villa Kujoyama

La Villa Kujoyama, posée sur les hauteurs de la montagne qui lui donne son nom, près du temple Nanzen-ji à Kyoto, accueille les artistes français portant un projet culturel en lien étroit avec le Japon. Elle est l'emplacement idéal pour à la fois rencontrer les artistes japonais, vivre le Japon au quotidien, s'en imprégner et travailler dans la tranquillité habitée de sa forêt.

Nous avons eu le bonheur d'y séjourner de juillet 2009 à janvier 2010. Partir à la recherche des rakugoka ne fut pas chose aisée. Nos premiers contacts se heurtèrent à une incompréhension de fond. Devenir rakugoka demande trois ans d'apprentissage auprès d'un maître. Pourquoi vouloir s'initier au Rakugo durant quelques mois et repartir en France ? La nature entière, sans concession, de la démarche artistique japonaise nous est alors apparue.

Le Waha Kamigata, centre des arts de la parole d'Osaka, nous conseilla de nous adresser à la jeune génération de rakugoka, plus ouverte sur l'occident et tentant même d'implanter le Rakugo dans les pays anglophones. De notre rencontre avec Katsura Asakichi, un mois après notre arrivée à Kyoto, débuta un enchainement d'évènements au dessus de nos espérances.

Sans poser aucune question, il nous entraina au yose d'Osaka pour un premier cours…consacré au pliage de kimono ! C'est à l'habileté de ces gestes qu’un vrai rakugoka se reconnait. Comme des enfants qui ne savent pas encore lacer leurs chaussures, nous nous sommes appliqués à reproduire un noeud de ceinture de yukata durant des mois. Il en fut de même pour toute cette gestuelle du Rakugo, qui nous révéla le Japon beaucoup plus qu’aucun discours.

Notre impatience toute française nous poussait à vouloir nous confronter à l'apprentissage des histoires. A notre surprise, la transmission orale, presque disparue en France, est bien vivante au Japon. Aucune note à prendre, mais un esprit, plus prompt à se saisir d'un papier et d'un crayon, à maîtriser. Notre maître nous transmit plusieurs histoires, en japonais et en anglais. Il posa son regard, aussi amusé que vigilant, sur notre première histoire traduite en français. Vérifiant chaque geste, il nous guida vers la création de notre premier spectacle au Japon.

Nos investigations nous conduisirent par ailleurs à côtoyer les grandes figures du Rakugo. Suivre Katsura Koharudanji dans un restaurant coréen d'Osaka pour parler Conte et Rakugo, admirer ses zôri siglées Vuitton offertes par un fan, prendre un thé chez Shunputei Shota à Tokyo; assister au Matsuri des rakugoka à Osaka; écouter les enregistrements de Gramophone des artistes japonais du siècle dernier; partager plusieurs fois la scène avec des artistes japonais et anglais pour créer de véritables rencontres internationales autour du Rakugo: autant d'évènements qui nourrissent encore notre travail depuis notre retour en France.


Histoires tombées d'un éventail

Nous avons l'exaltante responsabilité d'être les précurseurs du Rakugo en français. Si nous souhaitons faire découvrir le Rakugo en France, c'est pour partager, autour du spectacle Histoires tombées d'un éventail, le Japon chaleureux et populaire que nous connaissons. Un spectacle de Rakugo à présent accessible, car pour la première fois joué et adapté pour un public francophone. En tant qu'étrangers séjournant dans l'altérité, nous nous sommes approchés d'un pas infime mais crucial du vécu d'Henry Black, véritable lien entre deux cultures. Ce sont les histoires d'Henry Black que nous offrons, comme si ses yeux bleus étaient les nôtres et se posaient pour la première fois sur le Japon. Certains de ces textes, comme Tabako zuki - Qui fume trop mal éteint, sont aujourd'hui oubliés du public japonais. D'autres, tel Tameshi zaké - Le boire pour le croire, sont devenus légendaires. Tous méritent d'être découverts. Cet amoureux du Japon, à jamais amusé des travers de ce monde, nous dévoile un émerveillement sans cesse renouvelé pour son pays de coeur.

Nous terminons notre spectacle par quelques phrases simples, mais qui résument à nos yeux la richesse de notre expérience et notre passion pour le Rakugo. Nous souhaitons les partager avec vous:

« Durant les quelques mois où j'ai vécu au Japon, j'ai senti l'odeur des rizières, j'ai franchi les torii rouges à l'entrée des temples. J'ai regardé et j'ai appris. J'ai été heureux et malheureux, comme partout ailleurs. Mais je sais à présent que le printemps revient toujours, comme le rire, et qu'il n'est nulle part aussi beau qu'au Japon. »


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