Extraits du journal des mois d'hiver de Vincent Eggericx, écrivain français installé à Kyôto
Décembre
De retour à Kyôto après un Noël passé à Aizu*1une région du Tôhoku,
noyé au nord du Japon dans les tempêtes de neige.
L'hiver ici par contraste paraît très doux. Les gens ne
sont pas obligés de se ruer de leur maison à leur
voiture en se faufilant à travers des tourbillons de
blizzard, ni de manier la pelle tel Sisyphe pour
déblayer la neige menaçant d'engloutir les maisons.
On se dit que le froid qui règne sur Kyôto n'est
qu'un avorton comparé à celui qui s'est abattu sur
Aizu.
Comme souvent au Japon, on est victime d'une
illusion. L'hiver à Kyôto s'annonce dans des coups
de gel laconiques, et se retire derrière de brusques
redoux; il envoie ses éclaireurs, de petites neiges
inoffensives. Il décore les montagnes autour de
la ville comme un peintre de paysages… Mais son
âme c'est le vent, qui fouette les êtres et les choses
jusqu'au nerf, donnant aux températures les plus
anodines l'allure de froids arctiques.
Les montagnes sont très touffues et très
hautes à Kyôto – à moins que cette sensation de
hauteur ne soit provoquée par leur proximité avec
la ville. Quant à la profusion de la végétation,
elle traduit peut-être un art du camouflage qui
se retrouve dans les manières des gens de Kyôto :
on y observe tout un décorum luxuriant qui est
inexistant à Aizu, où les montagnes sont plantées
de conifères dont les branches en V dessinent des
lignes sèches, géométriques, et les plaines semées
de plaqueminiers du Japon brisant cette géométrie
aride avec leurs perruques hirsutes qui montrent
encore, en plein hiver, de gros fruits d'un orange
vif; au coeur de tout le froid d'Aizu, nés dans cette
neige, il y a cette profusion de kakis délicieux,
gorgés de sucre. Kyôto, par contre, c'est le pays des
cerisiers et des érables: il n'y a pas grand-chose à
manger dans cette nature, mais beaucoup à voir.
*
Les milans noirs blottis sur le hêtre aux feuilles
mortes en bordure de la rivière Kamo*2Kamogawa, rivière traversant Kyôto, qui lui font
comme des boules de gui – il y en a bien une
vingtaine, guettant les bentos d'une volée d'écoliers
en tenue de base-ball.
Observant la neige tomber de manière
incessante ce matin depuis le perron de la maison,
porté par les vapeurs de la première cigarette, qui
agissait comme une drogue sur mon cerveau, j'ai
regardé soudain les flocons d'une autre manière.
Il semblait qu’auparavant je n'avais jamais vu la
neige. À présent je m'y projetais; j'étais l'espace
d'un instant chacun de ces flocons, plutôt je frôlais
leurs existences – leurs mondes. La plupart flottaient
fugitivement dans l'air et venaient s'agglutiner
à l'immense manteau blanc qui recouvrait la
ville; certains paraissaient faire des tentatives
pour regagner le ciel et reprenaient de l'altitude,
trouvant des couloirs qui leur permettaient de
prolonger leur existence en combattant les lois de
la gravitation. Une partie d'entre eux perçait l'air
comme des flèches et courait s'écraser sur le sol
dans des apparitions fulgurantes, d'autres venaient
se poser mollement sur mon manteau, et chacun
avait des formes imperceptiblement différentes,
qui toutes répétaient les mêmes cristaux. Si j'étais
resté plus longtemps ils m'auraient entièrement
recouvert, puis ils auraient fondu. Ils devenaient
tous ensemble un tout qui recouvrait entièrement
les êtres et les choses, donnant la sensation d'être
l'univers même.
Un passant surgi de nulle part a traversé les rideaux de neige à contre-courant de la tempête,
encapuchonné dans une parka, progressant d'un pas
lent, arc-bouté contre le vent.
L'infime différence qui subsiste entre l'homme
et la nature, c'est la possibilité qu'a l'homme de
marcher contre le vent; pour le reste il accomplit
comme toutes choses sa brève existence, dont il a
l'illusion qu’elle est le seul univers, puis il chute sur le sol et y fond, comme n'importe quel flocon.
*
Hier, pleine lune, seule au centre de la voûte,
très belle.
En sortant de la station Kokusaikoryûkaikan,
tout au nord de Kyôto, ciel clair où filent des
cumulus qui projettent par intermittence une grande
ombre donnant un côté sinistre à tout un pan de
colline. Les montagnes sont tout près, vraiment.
Surtout on voit bien le mont Hiei, c'est un géant
couturé de cicatrices, plus abrupt que les autres, plus
raviné aussi, et le seul à garder encore de la neige
– il a beaucoup neigé pendant un ou deux jours, la
semaine dernière, mais ça s'est radouci: l'hiver vient,
s'éclipse… La dernière fois il était dans son manteau
de neige, le mont Hiei, il était superbe.
J'étais allé y faire un tour – deux heures de
trajet, quand même – à la recherche d'un des rares
temples niché dans les forêts de cryptomères; la
plupart ont été incendiés au XVI ème siècle dans
des combats pour mettre au pas la puissance des
moines guerriers. Le vent d'hiver s'était installé, qui
jouait de la flûte avec mes os à travers les deux pulls
sous mon manteau. Après avoir dépassé un de ces
temples aux toits en forme d'aile d'hirondelle, j'avais
vu débouler à l'angle d'un sentier un jeune moine
vêtu d'un simple costume de coton, les mollets
enveloppés dans des bandes de toile, le visage
extrêmement vif. Il avait sauté par-dessus la route
avec une énergie animale et avait disparu dans les fougères. La vision avait duré un instant, comme
une hallucination où j'aurais vu un tigre blanc dans
la forêt.
*
Longue promenade sur les berges de la Kamo,
attiré par les montagnes magnétiques tapies dans
la perspective de la ville. Remonté la rivière depuis
Kawaramachi jusqu’à Nijo, à pied. J'étais couvert
comme un Inuit à cause du froid. Sur le pont de
Nijo je me suis retourné, et j'ai vu tout à coup les
nuages s'ébouler en des fleuves de cailloux roses
– c'était un coucher de soleil tout en subtilité, qui
m'a saisi d'émotion. Le ciel dégringolait dans des
avalanches de pastel qui me poussaient dans l'atelier
de peinture d'un maître.
*
Aujourd'hui, temps très doux, mais la grippe fait
encore son marché dans les organismes minés par le
froid. Du fait des absences à l'école deux heures de
cours ont sauté. J'ai poussé jusqu'au chemin des
philosophes et jusqu'au Hônen-in, qui semble surgi
de la terre dans un vallon au creux de la montagne –
un temple végétal. Dans la clairière à l'est du
temple, face aux micocouliers, aux pins rouges, aux
cèdres et au cerisier chauve ouvrant ses bras
décharnés dans l'attente du printemps. Les corbeaux
n'étaient pas là mais une main invisible actionnait
un gong produisant un son très pur, qui semblait
émané de la clairière. Alors que j'avais les yeux
fermés, j'ai entendu un frottement insistant – c'était
les kotobas*3épitaphe gravée sur une lamelle de bois de la tombe face à laquelle j'étais qui
jouaient l'un contre l'autre ; un souffle a parcouru
les arbres, faisant danser d'autres kotobas.
J'ai salué ce qui avait parlé, et je suis parti.
Février
Températures agréables, inhabituelles pour un
mois de février. Le soleil s'est levé après deux jours
de flotte.
Me suis rendu sur l'un des ponts de la Kamo
pour observer les montagnes toutes fumantes,
comme toujours après l'averse – on dirait que des
centaines de tribus d'Indiens sont cachées là et
envoient des signaux vers des mondes invisibles, qui
s'élèvent en minces filets énigmatiques vers les cimes
où est suspendu un long manteau bleu. Un bleuvert.
C'est la première fois que je remarque cette
couleur bleu-vert sur les montagnes. Ce jour d'après
la pluie elles secouent leurs tuniques d'émeraudes.
La douceur semble s'installer. Un vent plutôt
d'ouest. Premières floraisons des pruniers, qui
dessinent des danses de couleurs dans un paysage
auparavant presque uniformément blême hormis les
rares citronniers, puis un camélia soudain en fleur
qui offrait une oasis écarlate.
Ces pruniers sont souvent minuscules mais la
variété de leurs couleurs, du blanc au violet en
passant par des gammes de rose troublant, annonce
les explosions picturales du printemps.
Vincent Eggericx
Vincent Eggericx
Il est né en 1970 à Paris. Après hypokhâgne
et des études de lettres, il exerce divers
métiers, de veilleur de nuit à marin. Il est
l'auteur de quatre fictions publiées chez
Verticales, Denoël, Léo Scheer et Verdier.
Lauréat de la Villa Kujoyama en 2007, il
s'installe à Kyôto, où il intègre
un dojo de kyudô, pour
travailler sur L'art du contresens, un livre
dont le motif central est le tir à l'arc japonais. Vincent Eggericx vit
à l'heure actuelle à Kyôto, où il est tuteur
de p hilosophie et de littérature à l'École
française de Kyôto, et enseignant de français à
Kyôto Gaidai. L'art du contresens a été publié
en 2010 aux éditions Verdier.
L'art du contresens
Un voyage dans le temps et
dans l'espace tissant l'expérience
concrète – celle de l'apprentissage du tir à l'arc japonais – avec l'introspection
individuelle et l'histoire collective.
Un récit de v oyage qui est aussi une
histoire d'amour et une méditation ponctuée
par des éclats de rire; un voyage à contresens
sur l'île la plus propice aux contresens: le
Japon.
Vincent Eggericx
14€
ISBN : 978-2-86432-612-0
Editions Verdier