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mardi, 30/11/2010 14:00CET

Kyôto, journal d'hiver

Extraits du journal des mois d'hiver de Vincent Eggericx, écrivain français installé à Kyôto


Décembre

De retour à Kyôto après un Noël passé à Aizu*1une région du Tôhoku, noyé au nord du Japon dans les tempêtes de neige. L'hiver ici par contraste paraît très doux. Les gens ne sont pas obligés de se ruer de leur maison à leur voiture en se faufilant à travers des tourbillons de blizzard, ni de manier la pelle tel Sisyphe pour déblayer la neige menaçant d'engloutir les maisons.

On se dit que le froid qui règne sur Kyôto n'est qu'un avorton comparé à celui qui s'est abattu sur Aizu.

Comme souvent au Japon, on est victime d'une illusion. L'hiver à Kyôto s'annonce dans des coups de gel laconiques, et se retire derrière de brusques redoux; il envoie ses éclaireurs, de petites neiges inoffensives. Il décore les montagnes autour de la ville comme un peintre de paysages… Mais son âme c'est le vent, qui fouette les êtres et les choses jusqu'au nerf, donnant aux températures les plus anodines l'allure de froids arctiques.


Aizu
©Eggericx

*

Les montagnes sont très touffues et très hautes à Kyôto – à moins que cette sensation de hauteur ne soit provoquée par leur proximité avec la ville. Quant à la profusion de la végétation, elle traduit peut-être un art du camouflage qui se retrouve dans les manières des gens de Kyôto : on y observe tout un décorum luxuriant qui est inexistant à Aizu, où les montagnes sont plantées de conifères dont les branches en V dessinent des lignes sèches, géométriques, et les plaines semées de plaqueminiers du Japon brisant cette géométrie aride avec leurs perruques hirsutes qui montrent encore, en plein hiver, de gros fruits d'un orange vif; au coeur de tout le froid d'Aizu, nés dans cette neige, il y a cette profusion de kakis délicieux, gorgés de sucre. Kyôto, par contre, c'est le pays des cerisiers et des érables: il n'y a pas grand-chose à manger dans cette nature, mais beaucoup à voir.

*

Les milans noirs blottis sur le hêtre aux feuilles mortes en bordure de la rivière Kamo*2Kamogawa, rivière traversant Kyôto, qui lui font comme des boules de gui – il y en a bien une vingtaine, guettant les bentos d'une volée d'écoliers en tenue de base-ball.


Janvier


la rivière Kamo à Kyôto
©Eggericx

Observant la neige tomber de manière incessante ce matin depuis le perron de la maison, porté par les vapeurs de la première cigarette, qui agissait comme une drogue sur mon cerveau, j'ai regardé soudain les flocons d'une autre manière. Il semblait qu’auparavant je n'avais jamais vu la neige. À présent je m'y projetais; j'étais l'espace d'un instant chacun de ces flocons, plutôt je frôlais leurs existences – leurs mondes. La plupart flottaient fugitivement dans l'air et venaient s'agglutiner à l'immense manteau blanc qui recouvrait la ville; certains paraissaient faire des tentatives pour regagner le ciel et reprenaient de l'altitude, trouvant des couloirs qui leur permettaient de prolonger leur existence en combattant les lois de la gravitation. Une partie d'entre eux perçait l'air comme des flèches et courait s'écraser sur le sol dans des apparitions fulgurantes, d'autres venaient se poser mollement sur mon manteau, et chacun avait des formes imperceptiblement différentes, qui toutes répétaient les mêmes cristaux. Si j'étais resté plus longtemps ils m'auraient entièrement recouvert, puis ils auraient fondu. Ils devenaient tous ensemble un tout qui recouvrait entièrement les êtres et les choses, donnant la sensation d'être l'univers même.

Un passant surgi de nulle part a traversé les rideaux de neige à contre-courant de la tempête, encapuchonné dans une parka, progressant d'un pas lent, arc-bouté contre le vent.

L'infime différence qui subsiste entre l'homme et la nature, c'est la possibilité qu'a l'homme de marcher contre le vent; pour le reste il accomplit comme toutes choses sa brève existence, dont il a l'illusion qu’elle est le seul univers, puis il chute sur le sol et y fond, comme n'importe quel flocon.

*

Hier, pleine lune, seule au centre de la voûte, très belle.

En sortant de la station Kokusaikoryûkaikan, tout au nord de Kyôto, ciel clair où filent des cumulus qui projettent par intermittence une grande ombre donnant un côté sinistre à tout un pan de colline. Les montagnes sont tout près, vraiment. Surtout on voit bien le mont Hiei, c'est un géant couturé de cicatrices, plus abrupt que les autres, plus raviné aussi, et le seul à garder encore de la neige – il a beaucoup neigé pendant un ou deux jours, la semaine dernière, mais ça s'est radouci: l'hiver vient, s'éclipse… La dernière fois il était dans son manteau de neige, le mont Hiei, il était superbe.

J'étais allé y faire un tour – deux heures de trajet, quand même – à la recherche d'un des rares temples niché dans les forêts de cryptomères; la plupart ont été incendiés au XVI ème siècle dans des combats pour mettre au pas la puissance des moines guerriers. Le vent d'hiver s'était installé, qui jouait de la flûte avec mes os à travers les deux pulls sous mon manteau. Après avoir dépassé un de ces temples aux toits en forme d'aile d'hirondelle, j'avais vu débouler à l'angle d'un sentier un jeune moine vêtu d'un simple costume de coton, les mollets enveloppés dans des bandes de toile, le visage extrêmement vif. Il avait sauté par-dessus la route avec une énergie animale et avait disparu dans les fougères. La vision avait duré un instant, comme une hallucination où j'aurais vu un tigre blanc dans la forêt.

*

Longue promenade sur les berges de la Kamo, attiré par les montagnes magnétiques tapies dans la perspective de la ville. Remonté la rivière depuis Kawaramachi jusqu’à Nijo, à pied. J'étais couvert comme un Inuit à cause du froid. Sur le pont de Nijo je me suis retourné, et j'ai vu tout à coup les nuages s'ébouler en des fleuves de cailloux roses – c'était un coucher de soleil tout en subtilité, qui m'a saisi d'émotion. Le ciel dégringolait dans des avalanches de pastel qui me poussaient dans l'atelier de peinture d'un maître.

*

Aujourd'hui, temps très doux, mais la grippe fait encore son marché dans les organismes minés par le froid. Du fait des absences à l'école deux heures de cours ont sauté. J'ai poussé jusqu'au chemin des philosophes et jusqu'au Hônen-in, qui semble surgi de la terre dans un vallon au creux de la montagne – un temple végétal. Dans la clairière à l'est du temple, face aux micocouliers, aux pins rouges, aux cèdres et au cerisier chauve ouvrant ses bras décharnés dans l'attente du printemps. Les corbeaux n'étaient pas là mais une main invisible actionnait un gong produisant un son très pur, qui semblait émané de la clairière. Alors que j'avais les yeux fermés, j'ai entendu un frottement insistant – c'était les kotobas*3épitaphe gravée sur une lamelle de bois de la tombe face à laquelle j'étais qui jouaient l'un contre l'autre ; un souffle a parcouru les arbres, faisant danser d'autres kotobas.

J'ai salué ce qui avait parlé, et je suis parti.


Février

Températures agréables, inhabituelles pour un mois de février. Le soleil s'est levé après deux jours de flotte.

Me suis rendu sur l'un des ponts de la Kamo pour observer les montagnes toutes fumantes, comme toujours après l'averse – on dirait que des centaines de tribus d'Indiens sont cachées là et envoient des signaux vers des mondes invisibles, qui s'élèvent en minces filets énigmatiques vers les cimes où est suspendu un long manteau bleu. Un bleuvert. C'est la première fois que je remarque cette couleur bleu-vert sur les montagnes. Ce jour d'après la pluie elles secouent leurs tuniques d'émeraudes.

*


près de la rivière Takase, Kyôto
©Eggericx

La douceur semble s'installer. Un vent plutôt d'ouest. Premières floraisons des pruniers, qui dessinent des danses de couleurs dans un paysage auparavant presque uniformément blême hormis les rares citronniers, puis un camélia soudain en fleur qui offrait une oasis écarlate.

Ces pruniers sont souvent minuscules mais la variété de leurs couleurs, du blanc au violet en passant par des gammes de rose troublant, annonce les explosions picturales du printemps.

Vincent Eggericx


Vincent Eggericx

Il est né en 1970 à Paris. Après hypokhâgne et des études de lettres, il exerce divers métiers, de veilleur de nuit à marin. Il est l'auteur de quatre fictions publiées chez Verticales, Denoël, Léo Scheer et Verdier. Lauréat de la Villa Kujoyama en 2007, il s'installe à Kyôto, où il intègre un dojo de kyudô, pour travailler sur L'art du contresens, un livre dont le motif central est le tir à l'arc japonais. Vincent Eggericx vit à l'heure actuelle à Kyôto, où il est tuteur de p hilosophie et de littérature à l'École française de Kyôto, et enseignant de français à Kyôto Gaidai. L'art du contresens a été publié en 2010 aux éditions Verdier.

L'art du contresens

Un voyage dans le temps et dans l'espace tissant l'expérience concrète – celle de l'apprentissage du tir à l'arc japonais – avec l'introspection individuelle et l'histoire collective.

Un récit de v oyage qui est aussi une histoire d'amour et une méditation ponctuée par des éclats de rire; un voyage à contresens sur l'île la plus propice aux contresens: le Japon.

Vincent Eggericx
14€
ISBN : 978-2-86432-612-0
Editions Verdier


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