
Autrefois instrument de défense, les armures ou Yoroi sont désormais appréciées comme des objets d’arts traditionnels à part entière. Nous avons interrogé Nagatoshi et Ako Uzuki, un couple installé à Kyoto qui confectionne des armures en papier.
(Interview et texte : Ryoko Umemuro, Traduit en français : Thibault. C, Photo : Usagi-Juku)
Pouvez-vous nous parler de l’histoire des armures ?
Les armures japonaises, aussi appelées kacchû, n’ont pas d’origine précise, mais on pense que leur apparition remonte à l’ère Kofun (milieu du IIIème à fin du VIème siècle).
Les armures avec casque deviennent, à partir de l’ère Heian (794-1185), une arme défensive indispensable, et leur style va évoluer au fil des époques. La particularité des armures japonaises réside dans la beauté emplie de raffinement des lanières qui permettent de les assembler. On remarque notamment la Oyoroi, une forme d’armure destinée au tir à l’arc depuis un cheval, très courante de l’époque Heian à Kamakura (1185-1333), et qui était réservée à la classe haute des guerriers lorsqu’ils montaient à cheval. Parallèlement à l’apparition de ces armures qui protégeaient des attaques ennemies, les armes offensives ont également évolué (flèches --> sabres --> lances --> fusils) à l’instar du style des batailles (individuelles --> collectives). Les matériaux aussi ont connu des changements, du cuir au fer en passant par le bronze, le fer lui-même faisant l’objet de différentes variations. Quoi qu'il en soit, à l’époque, les armures étaient principalement des assemblages de petits morceaux de fer, de cuir ou de bois avec des lanières, ce qui donnait une impression très élégante. Leur poids variait entre 25 et 35kg.

Quelle est leur signification au Japon?
Habits ou armes destinés à défendre des attaques en cas de guerres, les armures étaient principalement conçues pour protéger les parties stratégiques comme le tronc ou la poitrine. Outre les humains, certaines étaient même prévues pour défendre les animaux comme les chevaux ou les éléphants. Elles se caractérisaient par la variété des matériaux usités, mais également par leur robustesse et leur facilité de mouvement, ainsi que l’assemblage particulier de chaque morceau à l’aide de laçage pour obtenir une apparence d’un grand raffinement, d’un esthétisme délicat et émouvant. C’est notamment cette excellence qui les distingue des armures étrangères. Dans un contexte de récits guerriers et de peintures de batailles, la magnificence des déclinaisons de couleurs ne laissait pas indifférents ceux qui les croisaient du regard. Ainsi, les armures ont été sublimées jusqu’au rang d’œuvre d’art, et tout en étant créées sur la base de l’histoire du peuple japonais, elles sont le résultat de l’obstination des hommes de l’époque pour la recherche de la fonctionnalité et de l’esthétisme, pourrait on dire la symbiose de la passion du guerrier et de celle de l’artisan. C’est pour cette raison qu’en observant une armure, on peut reconnaître l’orientation ou la culture de la période d’origine, le niveau de la technique, les idées et envies des contemporains, autrement dit « le souffle de l’époque ».
Pour les Japonais d’aujourd’hui, comment sont perçues les armures ?
Influencées par les généraux présents dans les films et séries télévisées, les personnes d’aujourd’hui apprécient plutôt les armures de l’époque Sengoku (fin du XVème à fin du XVIème siècle), alors que nous préférons les armures originelles de l’époque Heian qui sont pour nous les plus belles.
Dans certaines fêtes, rassemblements, ou bien par croyance, il arrive que les gens possèdent des armures. Leur forme est un peu différente à l’occasion de la Fête des garçons (le 5 mai) en priant pour la croissance des enfants ou petits-enfants.
Existe-t-il une particularité culturelle provenant des armures ?
La grosse particularité des armures japonaises provient de la magnifique ceinture filée héritée de la culture impériale. La beauté de cette ceinture naît notamment de la superposition des couleurs des habits de l’époque Heian, ainsi que du joli sentiment saisonnier des quatre périodes de l’année. Cette lanière qui était fermement serrée autour de la taille est actuellement utilisée comme ceinture par les femmes en kimono.
D’où vient la beauté des armures?
Des techniques mises en œuvre par les artisans d’autrefois.
A l’époque, elles étaient réalisées en fer ou en peau, mais nous utilisons un papier spécial. Notre professeur est un maître armurier issu d’une lignée remontant à l’époque Muromachi (1336-1573), et il me dit toujours « même en papier, vous pouvez réaliser quelque chose d’exceptionnel, alors continuez à faire vos armures en papier ». Nous souhaitons perpétuer cette beauté du cœur et de la culture japonaise qui tend à disparaître. Seules les armures japonaises sont dotées d’une belle ceinture. Nous sommes fiers de cette culture. Les armures d’autrefois possèdent une splendeur de la conscience esthétique.
Qu’est-ce qui selon vous représente clairement le bushidô (la voie du guerrier) ?
Résister à la difficulté, à la douleur, se perfectionner, être attaché à l’honneur, se battre avec courage contre le mal. Nous pensons également que vivre pour « la communauté » est quelque chose d’extraordinaire. De nos jours, cela se vérifie lorsqu’on observe par exemple le tremblement de terre de Kôbe. Sans paniquer, chacun a continué dans un état d’esprit calme de protection de l’ordre et de la discipline.

Comment sont fabriquées les armures ?
On commence par tanner la peau puis on la coupe en lamelles qu’on perce de trous. Ensuite, on les noue de côté et les pose à plat sur une sorte de planche pour les laquer plusieurs dizaines de fois. Puis, on les dispose à la verticale pour les nouer avec des lanières. A la fin, on place des ferrures pour décorer. Actuellement cela ne se pratique plus, mais à l’époque, il fallait trois ans et demi à partir du moment de la découpe après le tannage. Par ailleurs, il n’y a plus de nos jours de flèches ou de balles qui fusent dans les airs, ainsi comme les armures ne sont utilisées que comme décoration ou pour la scène, elles sont terminées avec des matériaux légers entre trois mois et un an.
Pour quoi avez-vous choisi cette voie ?
Nous avons toujours aimé fabriquer des objets, et lorsque nous étions étudiants, nous avons eu l’occasion de fabriquer une armure ce qui fût le déclic. Nous avons ensuite fait la connaissance d’un maître extraordinaire, et avons commencé à ressentir la profondeur des armures et la grâce des habits.
Comment avez-vous eu l’idée de fabriquer des armures avec du papier ?
Afin de transmettre la tradition, nous avons besoin de faire ressentir de la proximité. Il fallait donc trouver un matériau à la portée de tous et léger pour être porté facilement par des enfants.
Le papier que vous utilisez est-il particulier ?
Nous utilisons un papier léger, proche du cuir, infroissable, solide et facile à travailler. De plus, il s’agit d’un matériau facile à teindre, et donc utilisable par n’importe qui.
Y a-t-il des règles à respecter pour la teinte ou les motifs ?
A la base, nous utilisons les différents tons de l’habit de l’époque de Heian qui font ressentir la beauté intrinsèque des quatre saisons (paysage et végétations). Ainsi nous utilisons des formes de fleurs comme on pourrait en observer dans les rouleaux peints, des couleurs prédéfinies, mais comme à l’époque, nous recourons à différentes colorations et gradations de tons pour se mettre en valeur (susciter l’intimidation par l’habit). Lors des batailles, on pouvait ainsi distinguer de loin les prouesses des uns et des autres. Lorsqu’on se présentait à son ennemi et que l’on observait celui-ci, on s’en faisait une impression par son armure. C’était certainement un style de bataille unique propre au Japon.
On entend souvent qu’autrefois, les hommes fabriquaient des armures portées par des hommes. On entend également souvent que la culture artisanale japonaise est essentiellement masculine. Avez-vous rencontré des obstacles en tant que « femme fabricante d’armures » ?
Je n’ai pas rencontré d’obstacle particulier. En toute honnêteté, j’ai à certains moments eu mal aux mains, mais lorsque je termine mon œuvre, j’oublie la dureté du travail. De plus, je me fais plaisir en concevant des armures d’un style qui me ressemble.
Pour créer des objets traditionnels dans un monde moderne, à quoi faut-il faire attention quotidiennement ?
Comme nous résidons à Kyôto, nous utilisons des ferrures de sanctuaires, de temples ou de toitures, et nous prenons des « paysages empruntés » (shakkei) des jardins. Nous nous inspirons beaucoup de la nature et des choses du passé, et il est donc indispensable de beaucoup se promener.
En plus de votre activité de créateur d’armures, vous avez ouvert des classes de cours. Pouvez-vous nous en expliquer la raison ?
Pour transmettre la tradition, il faut faire ressentir la proximité. Des parents à nous furent ravis lorsque nous leur avons offert une armure. Alors, outre nous-mêmes, nous avons souhaité offrir la possibilité à chacun de connaître ce sentiment.
En étudiant les techniques traditionnelles et en réalisant manuellement des armures grandeur nature, nous espérons que beaucoup de personnes prendront du plaisir avec la beauté de la culture japonaise. Que ce soit votre œuvre, la réalisation commune de parents et enfants, ou bien une création d’un grand-père ou d’une grand-mère pour leur petit enfant qu’ils lui feront porter et participeront avec lui à la cérémonie du port de l’armure, chacun profitera d’un moment agréable.
On parle des armures quelle que soit sa génération, et nous pensons que c’est un moment important qui permet de renforcer les liens entre les personnes. Confectionner des armures avec le cœur, telle est notre devise.
Pouvez-vous nous parler du profil des élèves ? Quelles sont leurs motivations ?
Il s’agit d’hommes et de femmes de tous âges, de jeunes écoliers à des personnes de plus de 80 ans. Leurs motivations sont variées, certains en fabriquent pour participer à des évènements locaux ou bien comme ornement, d’autres comme cadeau pour leurs enfants ou petits enfants. De plus, comme il faut entre 3 et 6 mois de confection, c’est l’occasion pour de nombreuses personnes de partager du temps entre parents et enfants.

Les Français aussi peuvent-ils fabriquer des armures ?
Bien entendu. D’ailleurs il semble que de nombreux Français les apprécient, et de nombreux Européens sont très habiles de leurs mains. En fait, il y a une personne belge qui réside au Japon et s’adonne à la création d’armure depuis plus de cinq ans.
Le travail étant de longue haleine, il faut juste beaucoup de persévérance !
Vous arrive-t-il d’être inspirés par l’art ou la culture occidentale, française ?
Pour les bijoux, les petits objets, les épaulières aux couleurs de drapeaux de pays, l’arrangement des couleurs de la mode, nous nous inspirons des tons et formes modernes. Nous ressentons que peu importe l’époque ou le pays, les cœurs qui créent la beauté sont identiques.
Vos œuvres vont être exposées en France, quelles sont vos impressions ?
Récemment, de nombreux touristes étrangers à Kyôto se rendent dans les ateliers et en apprécient la visite. Parmi eux, les Français comprennent particulièrement bien la culture japonaise, et exposer à Paris, ville jumelée à Kyôto, a toujours été un rêve. Nous sommes particulièrement émus que cela devienne réalité. Nous souhaitons pouvoir transmettre, à l’instar de nombreux artisans d’arts traditionnels de Kyôto, tressage de cordelettes de Kyoto (Kyo-Kumihimo), touffe de ficelle de Kyoto (Kyo-Fusahimo) et quincaillerie de Kyoto (Kyo-Kanamono), la beauté d’un aspect de la culture japonaise que sont les armures.
En ce moment, nous exposons une armure et son casque restaurés découverts il y a 30 ans sur les ruines du temple Hôjûji à Kyôto. Nous sommes très heureux d’avoir l’occasion de montrer ce travail.
Nagatoshi Uzuki – Artisan armurier –
Ako Uzuki – Créatrice de Yoroi –
 Ils commencent leur activité en 1990. En 1995, ils entament véritablement l’apprentissage de la fabrication d’armures et de casques. En 2007, ils fondent l’atelier « Usagi-Juku » dans le quartier des tisserands Nishijin à Kyôto. Actuellement, ils produisent leurs armures, et proposent à travers tout le pays des cours de confection manuelle et organisent des parades de guerriers d’époque.
Ils ont étudié auprès de Muneyuki Myôchin, héritier de la tradition d’une lignée remontant à l’époque Muromachi il y a environ 870 ans, 25ème représentant de la maison d’armures Myôchin et unique maître armurier du Japon, notamment célèbre pour avoir confectionné les armures dans le film Les sept samouraïs, et de Akira Kawanishi, chef de la maison de costumes Takata, fournisseur officiel de la cour impériale en habits traditionnels.
Usagi-Juku usagijuku.com
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