Qu'est-ce qu'un
assistant mangaka ?
Si nous pouvons nous évader dans de nombreux
mangas tous plus intéressants les uns que les autres,
c'est bien grâce au travail des personnes qui s'adonnent
jours et nuits à leur conception. De simples traits
permettent ainsi de nous entraîner dans le monde
imaginé par l'auteur, dans un arrière-plan aussi
réaliste qu'une photographie, provoquant en nous une
vaste palette d’émotions. Alors que pensent et font
exactement ces personnes de l’ombre qui soutiennent
au quotidien le travail des mangaka? C'est ce que
nous allons tenter de découvrir aujourd’hui à travers le
témoignage d'une assistante mangaka.
(Texte et illustration: Akiko Kato (8°C), Traduit en français: Thibault. C)
 Shuraba
Avez-vous déjà lu un manga japonais?
Cela fait 10 ans que je travaille au
Japon comme assistant de manga en
apportant mon aide à la conception.
J'ai entendu dire qu'en France, de nombreux
mangas comme Naruto, Fullmetal Alchemist,
One Piece ou encore Dragon Ball, étaient
traduits et connaissaient un très grand succès.
La France serait même le 2ème pays plus grand
consommateur de mangas après le Japon. Même
si les personnes sont informées des nouveautés
japonaises à travers la Japan Expo, je suis surprise
chaque année de l'engouement qui y règne. Les
cosplayers français vêtus comme des héros de
mangas ou de dessins animés m'ont notamment
frappé par leur très grande qualité!
En tant que contributeur à la réalisation de
mangas, je ne peux qu'être reconnaissante et
emprunte d'un sentiment de proximité avec les
Français qui manifestent ainsi leur amour pour la
culture japonaise.
* * *
Je pense que la France regorge de
nombreuses informations sur les mangas, mais
je ne suis pas sûre que chacun sache comment ils
sont créés.
D'ailleurs, la plupart d'entre vous n'ont
peut-être d'ailleurs jamais entendu parler de la
profession d'assistant de manga.
A l'inverse, j'ai été surprise d'apprendre
qu'en France cette profession n'existait pas,
car à la base les auteurs de bandes dessinées
travaillent seuls. Aux États-Unis, il semble qu'il
soit commun qu'il n'y ait pas un auteur avec un
style, mais toute une équipe de production qui
travaille ensemble jusqu’à la publication. Les
méthodes diffèrent donc selon les pays et les
personnes, mais si je suis là aujourd'hui, c'est
pour vous parler du métier d'assistant mangaka
au Japon, en quoi cela consiste, et pour vous
donner ma vision sur le processus de création des
mangas ainsi que l'envers du décor.
* * *
Commençons d'abord par une brève
présentation des mangas japonais.
En 2010, s'il on additionne les magazines
de mangas pour enfants et adultes, les styles
mineurs publiés à peu d'exemplaires ainsi que
l'ensemble des genres, on estime à environ
270 le nombre de sortes de mangas (30 pour
les jeunes garçons, 30 pour les jeunes filles, 87
pour les femmes, 26 pour les enfants, 21 pour
les 4koma, 76 pour les drames). Au passage,
les mangas tirés des magazines comme JUMP
COMICS représentent 208 sortes. Le rythme de
publication diffère en fonction des magazines,
mais la plupart des plus connus comme JUMP ou
MAGAZINE sont hebdomadaires. Ainsi, si vous
êtes publiés régulièrement, on vous demandera
20 pages par semaine, soit une capacité de
production de plus de 80 pages par mois.
Les mangas japonais sont dessinés en
noir et blanc, mais nombreux sont ceux qui
sont très denses et proposent une histoire
particulièrement bien ficelée dans un dessin très
soigné, et les mangas les plus célèbres doivent
maintenir pendant plusieurs années cette qualité
et ce rythme de production. Mais il y a une limite
à la quantité d'ouvrages que l'on peut produire
seul, et c'est de là que vient la nécessité d'avoir
des assistants (surnommés ashi) pour aider les
mangaka dans leur tâche.
Lorsqu'un assistant est nécessaire, l'éditeur se
charge de contacter un aspirant mangaka de sa
connaissance ou bien passe une annonce sur le
net ou dans un magazine.
* * *
Le travail d'assistant est très difficile, comporte
beaucoup de nuits blanches, et est souvent
très mal payé. Mais pour un aspirant mangaka,
il constitue une chance unique de pouvoir
apprendre des techniques auprès d'un vrai
professionnel. De nombreux aspirants mangakas
exercent donc ce travail d'assistant, et la plupart
des mangakas actuels l'ont été autrefois.
Par exemple, Eichirô Oda, auteur de One Piece,
a été l'assistant de Nobuhiro Watsuki, dessinateur
de Rurôni kenshin (Kenshin le vagabond), qui luimême
fût l'assistant de Yôichi Takahashi, créateur
de Captain Tsubasa (Olive et Tom).
C'est ainsi que de nombreux mangakas
sont liés par une relation maître et disciple.
En comparant leurs oeuvres, on ne distingue
pas forcément de ressemblance dans le dessin,
mais on ressent le même enthousiasme hérité.
N'hésitez-pas à tenter l'expérience.
Un nombre non négligeable de personnes
exercent ce métier pour d'autres raisons que
l'apprentissage. En effet, vous trouverez de
nombreux Otakus qui ne veulent pas forcément
devenir mangakas, mais sont simplement
passionnés de mangas et doués en dessins,
et exercent donc le métier d'assistant comme
prolongement de leur hobby (ce qui est mon cas
en l'occurrence). Certains abandonnent encore
leur rêve de devenir mangaka et se consacrent au
métier d'assistant, d'autres sont déjà mangakas,
mais devant peu de ventes n’ont d’autres choix
que de redevenir assistants. C'est ainsi que l'on
nomme pro ashi ceux qui en font leur métier.
Les nombreux vétérans parmi ces derniers
constituent une aubaine pour les auteurs, et les
plus émérites se voient offrir une très bonne
rémunération.
Il y a donc toutes sortes de profils qui
travaillent auprès d'un mangaka, chacun avec sa
raison et son histoire.
* * *


Quelques fois je dessine des arrières-plans
à partir de
photographies
Il existe différents styles de travail en
fonction des auteurs, mais je vais vous présenter
un exemple typique du déroulement de la
conception d'un manga et du travail d'un
assistant.
Sur le fond, le mangaka réfléchit à l'histoire,
et réalise un storyboard que l’on appelle name.
Ensuite, sur un papier spécial, il fait une ébauche
au crayon (personnages,…), et ensuite repasse
à l'encre par-dessus. Les assistants obéissent aux
indications du mangaka et effectuent toutes les
autres tâches ingrates de dessin.
Il s'agit par exemple des cadres des cases, des
arrière-plans et moyens de transports, des petits
objets, etc… Pour la finition, l'assistant s'occupe
de noircir à l'encre les cheveux et vêtements, ou
encore d'appliquer les screentone, trames qui
sont appliquées sur le dessin pour donner des
effets de nuance, de lumière, ou bien d'ombre.
Grâce à l'aide des assistants qui s'occupent
de ce travail de finition, le mangaka peut se
consacrer à ce que lui seul peut faire.
Pourtant, avec la récente progression
fulgurante du numérique, il existe désormais des
logiciels qui permettent facilement de réaliser le
travail de finition ou de composition des arrièreplans.
Dans un contexte de dessin facilité et de
faible coût, les mangaka qui n'ont plus besoin
d'assistants sont en constante augmentation.
C'est effectivement très pratique, mais l'évolution
de notre époque me rend un peu nostalgique car
je pense que la technologie ne retranscrit par la
chaleur ou la violence procurée par une main.
* * *
Le style et le dessin diffèrent, mais
concernant les mangakas publiés régulièrement
dans les magazines hebdomadaires, ils ont
chacun environ 3 à 7 assistants (y compris les
aides supplémentaires en période de rush).
Pourtant, même si en employant des assistants ils
allègent leur fardeau, le travail de mangaka est
extrêmement difficile. Travailler pour un magazine
hebdomadaire avec la pression de l'échéance
chaque semaine est particulièrement dur.
Certains mangakas réguliers de JUMP disaient
d'ailleurs : « ce n'est pas humain de travailler
pour un magazine hebdomadaire ».
Je suis tout à fait d'accord. J'ai eu l'occasion
de travailler pour différents hebdomadaires, et
j'ai souvent vu des mangakas qui étaient de vrais
robots, ou encore complètement possédés par
leur manga et devenu des sortes de monstres
violents. Ne pas trouver d'histoire, ne par arriver
à dessiner comme on le souhaite avec la pression
de l'échéance, cette pénibilité est effectivement
difficilement supportable pour un être humain.
En tant qu'assistant, il ne vaut mieux pas
que vous fassiez une erreur de dessin dans ces
moments là… Bien entendu, cela dépend des personnes, et il y en a qui sont tout à fait calmes
et gentilles en dehors du travail.
D'ailleurs, on appelle le moment hyperdifficile
juste avant l'échéance sheraba, en référence
au terme japonais Shuraba qui signifie « scène
de bataille sanglante ». Le sheraba est quelque
chose de terrible qui transforme les hommes en
monstres.
Par exemple, certains mangakas, sous la
colère, font des trous dans les murs en donnant
des coups de poing, insultent ou encore frappent
leurs assistants. Il y en à même certains qui
lèchent du Tabasco pour ne pas s'endormir, ou
qui arrivent à travailler normalement même avec
40°C de fièvre.
Bien entendu, les assistants aussi vivent le
sheraba. Il arrive qu'on perde conscience un
instant, que nos mains glissent à plusieurs reprises,
ou bien encore que l'on voit des ébauches sur le
papier que l'on ne se souvient même pas avoir
dessiné. Entre assistants, nous appelons cela
secrètement une « ébauche d'ange (tenshi no
rakugaki) », et nous l'effaçons rapidement avant
que le mangaka ne s'en aperçoive. Comme on
s'endort facilement sur une chaise, il arrive aussi
que l'on travaille à genoux sur le sol. On dit
souvent en plaisantant que chez les personnes
qui réalisent des mangas, il n'y a que des gros ou
des anorexiques, car comme manger provoque
également le sommeil, il y a ceux qui ne mangent
pas du tout ou au contraire ceux qui ne peuvent
s'en passer sous peine de s'endormir.
* * *
De nombreux assistants exercent comme
freelance. On trouve donc différents profils,
certains travaillant sur de nombreux mangas,
d'autres encore périodiquement en temps
qu'aide pour pouvoir se consacrer à leur propre
ouvrage. Le salaire des assistants fait partie à part
entière des frais de conception payés par chaque
mangaka. Bien entendu, la rémunération varie
fonction du mangaka et du niveau de l'assistant,
mais en moyenne, on peut compter 8 000 yens
par jour pour un débutant (70EUR), 10 000 à 13 000
pour quelqu’un possédant une technique (88 à
115EUR), et plus pour un vétéran.
* * *
Le monde actuel des mangas japonais fait
face à une très grande crise.
Avec le contrecoup de la mauvaise
conjoncture qui fait se suivre les faillites des
sociétés d'édition et les arrêts de magazines,
la diffusion d'internet qui provoque une
baisse d'ensemble des ventes, il y a de plus
en plus d'auteurs qui perdent leur travail.
Conséquemment, le nombre de jeunes formés est
en nette diminution, et l'avenir même du manga
en tant que média est remis en question.
En juin dernier, le Ministère de l'Économie
à mis en place le dispositif Cool Japan comme
stratégie à destination des marchés étrangers.
En valorisant la culture japonaise qui connaît
un grand succès à l'étranger (nourriture, mode,
animation, mangas,…) et en l'industrialisant,
ce projet va permettre de saisir la demande
étrangère en s'orientant vers une « nation de
culture industrialisée ». Jusqu'à maintenant,
notre pays n’a jamais tellement soutenu les souscultures,
mais en prenant conscience de leur
énorme succès à l'étranger, et du lien évident
avec le commerce, il y a trouvé un intérêt, et à
donc décidé de les soutenir notamment à travers
« les médias qui les décrivent désormais comme
cool et super ». Mais la réalité est que ce soutien
arrive un peu tard et ne concerne même pas tous
les domaines.
* * *
Il existe encore de nombreux mangas ou
dessins animés merveilleux qui n'ont pas encore
été traduits, mais pour continuer à satisfaire les
lecteurs étrangers qui sont arrivés à maturité,
il faut toujours plus de titres à succès en accord
avec les besoins de notre nouvelle époque.
Pour que les personnes du monde entier
puissent continuer à lire des mangas japonais
intéressants, les mangakas, leurs assistants, et le
Japon tout entier, devront certainement faire
preuve d'encore plus d'effort et d'inventivité.
* * *
Voilà, tel était le murmure d'un anonyme,
partie d'un rouage qui fait tourner les ateliers de
mangas.
A nouveau dès demain, je vais prendre le
crayon et me salir le visage d’encre en espérant
faire naître une belle oeuvre.
Sur ce tout le monde, par-delà les mers et les
hommes, j'attends avec impatience de pouvoir
vous croiser un jour dans un coin du monde des
mangas à travers vos dessins.

Matériel préféré

Mon bureau

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur ces lieux, je leur conseille de lire Bakuman, sur une histoire de Tsugumi Oba et un dessin de Takeshi Obata. On y découvre de manière extrêmement réaliste l’envers du monde des mangas, et je le recommande donc vivement à tous ceux qui s’intéressent à cet univers. GO TO AMAZON aStore
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