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mardi, 01/03/2011 12:00CET

Qu'est-ce qu'un assistant mangaka ?

Si nous pouvons nous évader dans de nombreux mangas tous plus intéressants les uns que les autres, c'est bien grâce au travail des personnes qui s'adonnent jours et nuits à leur conception. De simples traits permettent ainsi de nous entraîner dans le monde imaginé par l'auteur, dans un arrière-plan aussi réaliste qu'une photographie, provoquant en nous une vaste palette d’émotions. Alors que pensent et font exactement ces personnes de l’ombre qui soutiennent au quotidien le travail des mangaka? C'est ce que nous allons tenter de découvrir aujourd’hui à travers le témoignage d'une assistante mangaka.

(Texte et illustration: Akiko Kato (8°C), Traduit en français: Thibault. C)


Shuraba


Avez-vous déjà lu un manga japonais?

Cela fait 10 ans que je travaille au Japon comme assistant de manga en apportant mon aide à la conception.

J'ai entendu dire qu'en France, de nombreux mangas comme Naruto, Fullmetal Alchemist, One Piece ou encore Dragon Ball, étaient traduits et connaissaient un très grand succès. La France serait même le 2ème pays plus grand consommateur de mangas après le Japon. Même si les personnes sont informées des nouveautés japonaises à travers la Japan Expo, je suis surprise chaque année de l'engouement qui y règne. Les cosplayers français vêtus comme des héros de mangas ou de dessins animés m'ont notamment frappé par leur très grande qualité!

En tant que contributeur à la réalisation de mangas, je ne peux qu'être reconnaissante et emprunte d'un sentiment de proximité avec les Français qui manifestent ainsi leur amour pour la culture japonaise.

* * *

Je pense que la France regorge de nombreuses informations sur les mangas, mais je ne suis pas sûre que chacun sache comment ils sont créés.

D'ailleurs, la plupart d'entre vous n'ont peut-être d'ailleurs jamais entendu parler de la profession d'assistant de manga.

A l'inverse, j'ai été surprise d'apprendre qu'en France cette profession n'existait pas, car à la base les auteurs de bandes dessinées travaillent seuls. Aux États-Unis, il semble qu'il soit commun qu'il n'y ait pas un auteur avec un style, mais toute une équipe de production qui travaille ensemble jusqu’à la publication. Les méthodes diffèrent donc selon les pays et les personnes, mais si je suis là aujourd'hui, c'est pour vous parler du métier d'assistant mangaka au Japon, en quoi cela consiste, et pour vous donner ma vision sur le processus de création des mangas ainsi que l'envers du décor.

* * *

Commençons d'abord par une brève présentation des mangas japonais.

En 2010, s'il on additionne les magazines de mangas pour enfants et adultes, les styles mineurs publiés à peu d'exemplaires ainsi que l'ensemble des genres, on estime à environ 270 le nombre de sortes de mangas (30 pour les jeunes garçons, 30 pour les jeunes filles, 87 pour les femmes, 26 pour les enfants, 21 pour les 4koma, 76 pour les drames). Au passage, les mangas tirés des magazines comme JUMP COMICS représentent 208 sortes. Le rythme de publication diffère en fonction des magazines, mais la plupart des plus connus comme JUMP ou MAGAZINE sont hebdomadaires. Ainsi, si vous êtes publiés régulièrement, on vous demandera 20 pages par semaine, soit une capacité de production de plus de 80 pages par mois.

Les mangas japonais sont dessinés en noir et blanc, mais nombreux sont ceux qui sont très denses et proposent une histoire particulièrement bien ficelée dans un dessin très soigné, et les mangas les plus célèbres doivent maintenir pendant plusieurs années cette qualité et ce rythme de production. Mais il y a une limite à la quantité d'ouvrages que l'on peut produire seul, et c'est de là que vient la nécessité d'avoir des assistants (surnommés ashi) pour aider les mangaka dans leur tâche.

Lorsqu'un assistant est nécessaire, l'éditeur se charge de contacter un aspirant mangaka de sa connaissance ou bien passe une annonce sur le net ou dans un magazine.

* * *

Le travail d'assistant est très difficile, comporte beaucoup de nuits blanches, et est souvent très mal payé. Mais pour un aspirant mangaka, il constitue une chance unique de pouvoir apprendre des techniques auprès d'un vrai professionnel. De nombreux aspirants mangakas exercent donc ce travail d'assistant, et la plupart des mangakas actuels l'ont été autrefois.

Par exemple, Eichirô Oda, auteur de One Piece, a été l'assistant de Nobuhiro Watsuki, dessinateur de Rurôni kenshin (Kenshin le vagabond), qui luimême fût l'assistant de Yôichi Takahashi, créateur de Captain Tsubasa (Olive et Tom).

C'est ainsi que de nombreux mangakas sont liés par une relation maître et disciple. En comparant leurs oeuvres, on ne distingue pas forcément de ressemblance dans le dessin, mais on ressent le même enthousiasme hérité. N'hésitez-pas à tenter l'expérience.

Un nombre non négligeable de personnes exercent ce métier pour d'autres raisons que l'apprentissage. En effet, vous trouverez de nombreux Otakus qui ne veulent pas forcément devenir mangakas, mais sont simplement passionnés de mangas et doués en dessins, et exercent donc le métier d'assistant comme prolongement de leur hobby (ce qui est mon cas en l'occurrence). Certains abandonnent encore leur rêve de devenir mangaka et se consacrent au métier d'assistant, d'autres sont déjà mangakas, mais devant peu de ventes n’ont d’autres choix que de redevenir assistants. C'est ainsi que l'on nomme pro ashi ceux qui en font leur métier. Les nombreux vétérans parmi ces derniers constituent une aubaine pour les auteurs, et les plus émérites se voient offrir une très bonne rémunération.

Il y a donc toutes sortes de profils qui travaillent auprès d'un mangaka, chacun avec sa raison et son histoire.

* * *



Quelques fois je dessine des arrières-plans
à partir de photographies


Il existe différents styles de travail en fonction des auteurs, mais je vais vous présenter un exemple typique du déroulement de la conception d'un manga et du travail d'un assistant.

Sur le fond, le mangaka réfléchit à l'histoire, et réalise un storyboard que l’on appelle name. Ensuite, sur un papier spécial, il fait une ébauche au crayon (personnages,…), et ensuite repasse à l'encre par-dessus. Les assistants obéissent aux indications du mangaka et effectuent toutes les autres tâches ingrates de dessin.

Il s'agit par exemple des cadres des cases, des arrière-plans et moyens de transports, des petits objets, etc… Pour la finition, l'assistant s'occupe de noircir à l'encre les cheveux et vêtements, ou encore d'appliquer les screentone, trames qui sont appliquées sur le dessin pour donner des effets de nuance, de lumière, ou bien d'ombre.

Grâce à l'aide des assistants qui s'occupent de ce travail de finition, le mangaka peut se consacrer à ce que lui seul peut faire.

Pourtant, avec la récente progression fulgurante du numérique, il existe désormais des logiciels qui permettent facilement de réaliser le travail de finition ou de composition des arrièreplans. Dans un contexte de dessin facilité et de faible coût, les mangaka qui n'ont plus besoin d'assistants sont en constante augmentation. C'est effectivement très pratique, mais l'évolution de notre époque me rend un peu nostalgique car je pense que la technologie ne retranscrit par la chaleur ou la violence procurée par une main.

* * *

Le style et le dessin diffèrent, mais concernant les mangakas publiés régulièrement dans les magazines hebdomadaires, ils ont chacun environ 3 à 7 assistants (y compris les aides supplémentaires en période de rush). Pourtant, même si en employant des assistants ils allègent leur fardeau, le travail de mangaka est extrêmement difficile. Travailler pour un magazine hebdomadaire avec la pression de l'échéance chaque semaine est particulièrement dur.

Certains mangakas réguliers de JUMP disaient d'ailleurs : « ce n'est pas humain de travailler pour un magazine hebdomadaire ».

Je suis tout à fait d'accord. J'ai eu l'occasion de travailler pour différents hebdomadaires, et j'ai souvent vu des mangakas qui étaient de vrais robots, ou encore complètement possédés par leur manga et devenu des sortes de monstres violents. Ne pas trouver d'histoire, ne par arriver à dessiner comme on le souhaite avec la pression de l'échéance, cette pénibilité est effectivement difficilement supportable pour un être humain.

En tant qu'assistant, il ne vaut mieux pas que vous fassiez une erreur de dessin dans ces moments là… Bien entendu, cela dépend des personnes, et il y en a qui sont tout à fait calmes et gentilles en dehors du travail.

D'ailleurs, on appelle le moment hyperdifficile juste avant l'échéance sheraba, en référence au terme japonais Shuraba qui signifie « scène de bataille sanglante ». Le sheraba est quelque chose de terrible qui transforme les hommes en monstres.

Par exemple, certains mangakas, sous la colère, font des trous dans les murs en donnant des coups de poing, insultent ou encore frappent leurs assistants. Il y en à même certains qui lèchent du Tabasco pour ne pas s'endormir, ou qui arrivent à travailler normalement même avec 40°C de fièvre.

Bien entendu, les assistants aussi vivent le sheraba. Il arrive qu'on perde conscience un instant, que nos mains glissent à plusieurs reprises, ou bien encore que l'on voit des ébauches sur le papier que l'on ne se souvient même pas avoir dessiné. Entre assistants, nous appelons cela secrètement une « ébauche d'ange (tenshi no rakugaki) », et nous l'effaçons rapidement avant que le mangaka ne s'en aperçoive. Comme on s'endort facilement sur une chaise, il arrive aussi que l'on travaille à genoux sur le sol. On dit souvent en plaisantant que chez les personnes qui réalisent des mangas, il n'y a que des gros ou des anorexiques, car comme manger provoque également le sommeil, il y a ceux qui ne mangent pas du tout ou au contraire ceux qui ne peuvent s'en passer sous peine de s'endormir.

* * *

De nombreux assistants exercent comme freelance. On trouve donc différents profils, certains travaillant sur de nombreux mangas, d'autres encore périodiquement en temps qu'aide pour pouvoir se consacrer à leur propre ouvrage. Le salaire des assistants fait partie à part entière des frais de conception payés par chaque mangaka. Bien entendu, la rémunération varie fonction du mangaka et du niveau de l'assistant, mais en moyenne, on peut compter 8 000 yens par jour pour un débutant (70EUR), 10 000 à 13 000 pour quelqu’un possédant une technique (88 à 115EUR), et plus pour un vétéran.

* * *

Le monde actuel des mangas japonais fait face à une très grande crise.

Avec le contrecoup de la mauvaise conjoncture qui fait se suivre les faillites des sociétés d'édition et les arrêts de magazines, la diffusion d'internet qui provoque une baisse d'ensemble des ventes, il y a de plus en plus d'auteurs qui perdent leur travail. Conséquemment, le nombre de jeunes formés est en nette diminution, et l'avenir même du manga en tant que média est remis en question.

En juin dernier, le Ministère de l'Économie à mis en place le dispositif Cool Japan comme stratégie à destination des marchés étrangers. En valorisant la culture japonaise qui connaît un grand succès à l'étranger (nourriture, mode, animation, mangas,…) et en l'industrialisant, ce projet va permettre de saisir la demande étrangère en s'orientant vers une « nation de culture industrialisée ». Jusqu'à maintenant, notre pays n’a jamais tellement soutenu les souscultures, mais en prenant conscience de leur énorme succès à l'étranger, et du lien évident avec le commerce, il y a trouvé un intérêt, et à donc décidé de les soutenir notamment à travers « les médias qui les décrivent désormais comme cool et super ». Mais la réalité est que ce soutien arrive un peu tard et ne concerne même pas tous les domaines.

* * *

Il existe encore de nombreux mangas ou dessins animés merveilleux qui n'ont pas encore été traduits, mais pour continuer à satisfaire les lecteurs étrangers qui sont arrivés à maturité, il faut toujours plus de titres à succès en accord avec les besoins de notre nouvelle époque.

Pour que les personnes du monde entier puissent continuer à lire des mangas japonais intéressants, les mangakas, leurs assistants, et le Japon tout entier, devront certainement faire preuve d'encore plus d'effort et d'inventivité.

* * *

Voilà, tel était le murmure d'un anonyme, partie d'un rouage qui fait tourner les ateliers de mangas.

A nouveau dès demain, je vais prendre le crayon et me salir le visage d’encre en espérant faire naître une belle oeuvre.

Sur ce tout le monde, par-delà les mers et les hommes, j'attends avec impatience de pouvoir vous croiser un jour dans un coin du monde des mangas à travers vos dessins.



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Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur ces lieux, je leur conseille de lire Bakuman, sur une histoire de Tsugumi Oba et un dessin de Takeshi Obata. On y découvre de manière extrêmement réaliste l’envers du monde des mangas, et je le recommande donc vivement à tous ceux qui s’intéressent à cet univers. GO TO AMAZON aStore


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