Pourquoi je reste
à Fukushima
Nanami, une dessinatrice de manga, jusque-là assistante ou auteure de petites
histoires, a cette année enfin eu la chance d'être publiée en tant que régulière.
Mais c'était sans compter l'arrivée du séisme de l'Est du Japon. Dans son pays
natal, la préfecture de Fukushima, sa première oeuvre régulière (dont le premier
épisode est paru dans un magazine de manga) est sortie en avril un mois après la
catastrophe, et malgré les répliques et la surveillance quotidienne des radiations,
elle continue à écrire et vivre « normalement » pour ses lecteurs. Nous avons
recueilli son témoignage.
(Interview : Ryoko Umemuro, Traduit en français : Thibault. C)
11.3
A ce moment, alors que la ville de Kôriyama subissait
des secousses de niveau 6, j'attendais à un feu dans la
voiture d'un ami pour me rendre à un repérage pour
mon manga. Vers 14h46, nos deux téléphones portables
ont reçu au même moment un signal d'urgence*, et tout
s'est de suite mis à trembler. La secousse était tellement
forte pendant plus de deux minutes qu’on aurait cru que
la voiture allait se retourner. Personne n'a bougé. Dans
le pays le plus sujet aux séismes, nous sommes habitués,
mais c'était la première fois que je ressentais une
secousse aussi forte et longue, et je n'arrive toujours pas
à y croire. Lorsque le calme à commencer à revenir, nous
avons sentis qu'il s'était passé quelque chose de grave, et
nous sommes rentrés chez nous.
La ville de Kôriyama était chaotique, avec des vitrines
de magasins brisées et des constructions effondrées.
De plus, il s'est mis à neiger juste après le séisme, et des
personnes qui n'avaient pas eu le temps de se couvrir
tremblaient dehors. J'ai également vu des élèves qui
s'étaient réfugiés dans la cour de l’école.
En temps normal, il me faut environ une heure pour
rentrer de Kôriyama en voiture. Mais à cause des grosses
répliques, la route s'était élevée d'un mètre et brisée, des
câbles électriques s'étaient coupés et des sections étaient
tombées sur le sol, il a donc fallu faire un détour suite à
la dangerosité, et j'ai finalement mis plus de deux heures.
Les pannes de courant avaient provoqué l'arrêt de feux,
mais malgré l'absence d'un régulateur, tout le monde
faisait preuve de discipline en cédant mutuellement le
passage.
Jusqu'à ce que je rentre, j'étais très inquiète car suite
au mauvais fonctionnement des téléphones, je n'avais pas
pu contacter ma famille. Je pouvais envoyer et recevoir
des mails, mais les câbles de la compagnie de téléphone
de mes parents ayant été sectionnés, et ils n'ont pas pu
utiliser leurs portables pendant plusieurs jours. Dans
ma voiture, j'essayais de suivre les informations à la
télévision mais l'image n'était pas nette. De plus, lorsque
je rouais, je passais en mode navigation, ce qui fait que
je ne pouvais presque rien suivre. A chaque fois que
j'apercevais des tuiles tombées des toits et des mûrs
effondrés, je m'inquiétais pour mes amis. Mais en entrant
dans la ville d'Ishikawa, j'ai vu que les maisons étaient
toutes quasi intactes ce qui m'a rassurée.
Cette ville, où se trouve la maison familiale, repose sur un sol solide, et lors du séisme du 11 mars de degré 5,
seules quelques tombes ont été abîmées et presque rien
n'avait bougé. Ma maison non plus n'avait presque rien.
En rentrant chez moi, j'ai trouvé mes parents,
mon neveu et ma nièce. Apparemment, ma nièce
avec beaucoup pleuré de peur à l'école maternelle,
mais lorsque je suis rentrée, elle s'amusait comme si
de rien n'était. Mon neveu n'arrêtait pas de répéter
qu'il avait peur du tremblement de terre et ne quittait
pas les adultes. Même maintenant, lorsqu'il y a des
avertissements de séismes à la télévision, il se précipite
vers nous.
Avec mes parents, nous étions scotchés devant
les informations. Nous n'avons eu ni coupure d'eau ni
d'électricité, et avons pu prendre notre repas du soir en
famille normalement.
Nous avons été surpris en apprenant la nouvelle du
tsunami survenu à Sendai dans la préfecture de Miyagi.
Après la fin du lycée, j'ai passé deux ans à Sendai dans
une école professionnelle, et j'y ai donc beaucoup
d'amis. Grâce aux mails, je vérifiais constamment la
sûreté des mes amis originaires d'Ishinomaki, ville
fortement touchée par le tsunami. Même dans la dure
réalité actuelle, les amis avec qui je continuais à avoir
des contacts avaient tous pu s'assurer que leurs familles
étaient saines et sauves dans les jours suivants.
Le jour même, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit en
regardant les informations sur NHK. Afin d'être prête
à fuir à tout moment, je ne m'étais pas changée et me
précipitais dehors à chaque alerte sur mon téléphone
portable.
A ce moment, je pense que l'incident de la centrale
n'était pas encore très relayé. Je m'inquiétais plus alors
pour des amis qui s'étaient réfugiés chez eux à Tokyo en
échangeant des mails avec eux.
* Il s'agit de mails par zone. En utilisant les alertes basiques de
séismes de l'Agence Japonaise de Météorologie, une alerte
est envoyée automatiquement à tous les téléphones portables
d'une zone touchée par un séisme de magnitude supérieure à 5
accompagnés de fortes secousses (supérieures au niveau 4)
L'accident de la centrale nucléaire
Je vais d'abord vous parler un peu de la préfecture
de Fukushima.
En termes de superficie, il s'agit de la troisième
préfecture du Japon, au point que l'on pourrait faire
tenir facilement la région de Tokyo, la préfecture de
Kanagawa, de Saitama et de Chiba. Vaste en largeur, elle
se divise en longueur en trois parties: la région Hamadôri
sur la côte, là où se trouve la centrale, la région Nakadôri
au centre, et la région Aizu qui fait face à la préfecture
de Niigata. Ces trois régions s'étendent sur une largeur de
160km. Les trois régions sont parsemées de montagnes,
ce qui à freiné le développement du maillage des
transports. Jusqu'à récemment, il n'y avait pas beaucoup
d'échanges, et c'est comme si cette étrange préfecture en
comprenait trois avec ses propres climats, cultures et trait
humains. La région Hamadôri à elle seule est plus grande
que la préfecture de Kanagwa.
La ville d'Ishikawa où j'habite se trouve dans la partie
sud de la région Nakadôri, à environ 60km au sud-ouest
de la centrale nucléaire de Fukushima Dai-ichi. En toute
honnêteté, jusqu'à l'accident, je n'y avais quasiment
jamais prêté attention. Comme je vous l'ai indiqué
auparavant, il s'agit d'une vaste préfecture, et je n'avais
jamais aperçu les infrastructures même de loin, au point
d'oublier qu'il y avait une centrale nucléaire.
Le 12 mars, à l'annonce de l'accident de la centrale,
tout le monde était inquiet, et face à une situation sans
précédent, personne ne savait comment réagir. J'ai même
pensé un moment fuir chez ma belle-soeur à Hiroshima.
Mais ma maison est un temple bouddhiste. Je ne pouvais
donc fuir mon rôle de danka (famille affiliée à un temple
qui fait des offrandes et soutien économiquement le
temple, organise les funérailles et autres rîtes). Lors
d'une réunion de famille pour décider si l'on devait fuir,
mon père, chef du temple, et mon frère, patron d’une
supérette ouverte 24h/24, ont dit qu'ils resteraient,
tout comme ma belle-soeur qui travaille dans l'aide au
troisième âge, et ma mère qui s'occupe de personnes
âgées du quartier. Du coup, je suis également restée pour
terminer mon travail dans les délais. Depuis ce jour, nous
avons tous préparé nos affaires pour être prêts à fuir à
tout comment.
Pourquoi rester à Fukushima
Les personnes qui fuient sans recommandation
dans ce sens le font de leur propre responsabilité sans
garantie de sécurité. Pour quitter sa maison et son travail
et fuir dans une région inconnue, il faut être vraiment déterminé. En plus, comme la préfecture est immense, si
la région de Fukushima était entièrement contaminée au
point de rendre difficile la vie quotidienne, il est évident
que préfectures voisines le seraient également, rendant
toute fuite avant Tokyo inutile. Dans le cas où le ne saisi
pas trop la situation, il faut une sacrée dose de courage
pour s'enfuir dans un lieu de son propre chef puis décider
de revenir par la suite. D'ailleurs, en s'éloignant trop, il
deviendra difficile d'obtenir les informations locales et
il sera possible de rater le timing et de ne plus jamais
pouvoir revenir.
Selon le gouvernement, la situation de
contamination de notre région « n'est pas d'envergure à
donner un ordre d'évacuation ». Cependant, comme il n'a
pas de précédent, nous sommes dans l'incertitude la plus
totale et la frayeur est constante. Nous avons ressenti
« une peur jusque-là inconnue », et avons échangé des
informations entre habitants en glanant tout ce que nous
pouvons sur l'énergie nucléaire et les radiations. Nous
avons notamment cherché, en consultant des accidents
nucléaires du passé, quelles étaient les incidences des
radiations sur le corps humain pour quelle quantité.
Il se trouve par hasard que mon père détient un
compteur Geiger, alors on prend des mesures plusieurs
fois par jour. On a commencé formellement à enregistrer
les données à partir du 15 mars, date à laquelle a été
donné l'ordre de confinement. Ce matin-là, on a noté
un pic à 12,56µSV/h (microsievert/h) *. Mais l'aprèsmidi,
les mesures avaient chuté à 1,72µSV/h. L'ordre de
confinement pour la ville d'Ishikawa n'a duré que cette
journée. Désormais, les relevés de mon père figurent dans
la presse quotidienne locale. La mairie également prend
des mesures depuis le 18 mars et les indique sur son site
web, mais comme certains comme les personnes âgées ne
savent pas utiliser un ordinateur, les relevés de mon père
sont apparemment d'une grande utilité.
Actuellement, les stations d'épuration et les produits
agricoles n'ont pas montré de signes de radioactivités.
Cette dernière diminue d'ailleurs régulièrement pour
atteindre environ 0,20µSV/h depuis le 1er avril (mesures
prises en extérieur, la radioactivité s'atténuant à
l'intérieur).
D'ailleurs, nous sommes régulièrement exposés aux
radiations, que ce soit par les radiations naturelles comme
les rayons du soleil, ou bien lorsqu'on prend une radio. Il
est connu que l'on est particulièrement exposé lorsqu'on
prend l'avion. A l'époque, mon père avait fait des relevés
lors d'un vol, et avait rapporté 19,50µSV/h à 12000m
d'altitude. A Rome, à cause de l'influence des volcans,
l'exposition journalière est d'environ 0,25µSV/h. Avec les
radiations émises de la Terre et les matières radioactives
qui passent dans l'air. Il faut faire particulièrement
faire attention à ces dernières car cette situation facilite
l'impact sur le corps et l'irradiation des parties intérieures
de l'organisme.
Les informations actuelles du gouvernement sont
ambigües, et je pense qu'elle provoque de l'inquiétude
et de la panique vaine. C'est pour cela que nous, les
personnes directement concernées, n'avons d'autre choix
que de nous fier qu'à nos mesures.
Normalement, pour protéger les enfants de la
grippe pendant l'hiver, on leur fait porter des masques.
Mais comme ils sont plus sensibles à la radioactivité, ont
continue à leur en mettre pour éviter une irradiation
interne. Pour enlever efficacement l'irradiation des parties externes, il faut se laver les mains, se gargariser,
prendre un bain tous les jours, autrement dit tout ce que
nous faisions quotidiennement auparavant.
Sans excès de peur ou de sous-estimation, j'ai pensé
qu'il était important de « savoir » avant de céder à une
panique inutile.
Des groupes de personnes qui résidaient dans la
zone d'évacuation de 30km ont fui à Ishikawa et vivent
actuellement dans des auberges ou autres établissements.
La centrale de Fukushima Dai-ichi est toujours dans un
état dangereux, et sans optimisme particulier, je pense
continuer à vivre comme maintenant tant que la situation
ne se dégrade pas.
* Le taux de radioactivité varie d'un endroit à l'autre, même à la
même distance de la centrale.
La politique énergétique du Japon
En toute franchise, avant l'accident, je n'avais jamais
réfléchi à la politique énergétique. Mais en étant réaliste,
je pense qu'il semble difficile pour le Japon, qui détient
peu de ressources, de produire l'électricité nécessaire
à son industrie et son économie sans avoir recours au
nucléaire. Mais depuis l'incident, j'ai compris qu'il était
difficile de maîtriser des matières que l'on disait « sans
risques ». Le Japon est un archipel étroit et le pays le
plus sujet aux séismes. Les infrastructures antisismiques
récentes ont bien jour leur rôle lors de la catastrophe,
mais nous avons compris l'impact que pouvait avoir une
petite déchirure sur une vaste étendue, aussi je pense
que désormais le peuple ne soutiendra certainement plus
le tout nucléaire comme jusqu'à maintenant.
A l'inverse, il semble complètement irréaliste de
stopper d'un coup et de détruire toutes les centrales
nucléaires comme le suggèrent certains groupes antinucléaire
hystériques. Je pense qu'il faut changer la
politique énergétique pour les faire diminuer peu à peu,
ou bien ne plus en développer et recourir à d'autres
énergies.
Se sentir concerné
Je pense que l'accident de la centrale n'est
presque pas lié à une faute humaine. Je pense que le
Parti Démocrate, focalisé sur sa politique à mener, en
s'opposant à des hauts fonctionnaires sans recourir au
savoir-faire du pouvoir précédent, à mis du temps à réagir
ce qui a aggravé la situation. Mon impression personnelle
est que, au moment de la catastrophe, chacun agissait
dans son coin, que ce soit les forces d'autodéfense et
l'armée américaine, le peuple, ou une partie du pouvoir
sortant (Parti Libéral Démocrate). Le gouvernement
à de plus à de nombreuses reprises décliné l'aide des
pays étrangers. De plus, il n'a on ne sait pourquoi, pas
enregistré certaines réunions, aussi sa responsabilité dans
les paroles et les ordres donnés à TEPCO reste vague.
Concernant mon sentiment par rapport à la direction
de TEPCO, il s'agit de la même méfiance qu'envers le
gouvernement, mais je ne peux qu’admirer et remercier
les employés qui se battent sur place.
Selon les médias, toutes les chaînes de télévision sont
afférées depuis l'accident à montrer des images toujours
plus dramatiques. Lors du séisme de Kobe, les hélicoptères des médias masquaient les voix des personnes appelant
les secours, certains prenaient des images de personnes
faisant des signes d'appel au secours et s'en allait, ne
faisait aucun rapport, ce qui leurs avait valu de fortes
critiques. Visiblement, la dernière catastrophe n'a montré
aucun regret. Ils entrent dans les refuges jour et nuit
pour faire des interviews sans considération, ce qui leur a
valu des problèmes avec certains réfugiés.
Déjà avant, je regardais souvent les sources
étrangères pour suivre la situation du monde, ne faisant
pas confiance aux médias japonais. Mais dans le cadre de
ce qui s'est passé au Japon, j'avoue devoir nuancer leur
exactitude. Certains étrangers résidants au Japon ont
d'ailleurs mis en exergue le vent de panique provoqué
par des sources vagues qui ont fait fuir du Japon certains
résidents et personnels de secours étrangers.
A travers les informations circulant sur le net et dans
les médias, on a pu voir des personnes ordinaires des
zones touchées complètement hystériques, et d'autres
faisant preuve de discrimination envers les habitants de
la préfecture de Fukushima, mais personnellement je n’ai
jamais rencontré ce genre de personnes cela mais donc
indifférent. Par contre, je ressens beaucoup de gratitude
pour les dons et les volontaires japonais et étrangers.
La France nous a d'ailleurs beaucoup soutenu, et je l'en
remercie.
Vie quotidienne et conscience, ce
qui change et non
En 2009, j'ai quitté Tokyo pour retourner dans ma
famille suite à des problèmes de santé. En tant que
mangaka, il est difficile de rencontrer les responsables
des maisons d'édition de Tokyo et de gérer ses assistants
depuis la campagne. J'ai donc un temps pensé retourner
à la capitale, mais depuis la catastrophe, je souhaite
être au plus près de ma famille. Depuis l'accident, j'aime
encore plus qu’avant ma terre natale de Fukushima.
En m'étant fait déposséder de tout ce qui me semblait
comme normal, je souhaite désormais y apporter plus
d'attention.
Après les évènements du 11 mars, tout était paralysé
et je ne pouvais pas envoyer mes originaux, ni acheter
de l'essence, ni prendre le shinkansen pour les apporter
moi-même. J'ai donc tout numérisé et pu transmettre
l'ensemble avant la date limite.
Inconsciemment, le peuple japonais à un esprit de
respect de la Nature, notamment à travers la multitude
de divinités shintô. Mais de nombreuses personnes
souhaitent désormais s'éloigner de la mer après avoir
tout perdu durant le tsunami, même s'ils ont été à ses
côtés pendant de nombreuses années. Moi aussi, en
ayant fait l'expérience de cette immense catastrophe,
j'ai compris que l'homme n'était rien face à la toutepuissance
de la Nature.
Des zones immenses ont été touchées, mais l'histoire
montre que le Japon s'est toujours remis après des
catastrophes, que ce soit des séismes ou des tsunamis.
Seul un accident d'une grande ampleur comme la
centrale nucléaire est sans précédent. Je ne sais ce
que nous réserve l'avenir, et je passe chaque jour en
étant successivement inquiète et rassurée. Mais je suis
persuadé que, même si cela prend du temps, nous nous
reconstruirons.
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