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mardi, 31/05/2011 12:00CET

Pourquoi je reste à Fukushima

Nanami, une dessinatrice de manga, jusque-là assistante ou auteure de petites histoires, a cette année enfin eu la chance d'être publiée en tant que régulière. Mais c'était sans compter l'arrivée du séisme de l'Est du Japon. Dans son pays natal, la préfecture de Fukushima, sa première oeuvre régulière (dont le premier épisode est paru dans un magazine de manga) est sortie en avril un mois après la catastrophe, et malgré les répliques et la surveillance quotidienne des radiations, elle continue à écrire et vivre « normalement » pour ses lecteurs. Nous avons recueilli son témoignage.

(Interview : Ryoko Umemuro, Traduit en français : Thibault. C)

11.3

A ce moment, alors que la ville de Kôriyama subissait des secousses de niveau 6, j'attendais à un feu dans la voiture d'un ami pour me rendre à un repérage pour mon manga. Vers 14h46, nos deux téléphones portables ont reçu au même moment un signal d'urgence*, et tout s'est de suite mis à trembler. La secousse était tellement forte pendant plus de deux minutes qu’on aurait cru que la voiture allait se retourner. Personne n'a bougé. Dans le pays le plus sujet aux séismes, nous sommes habitués, mais c'était la première fois que je ressentais une secousse aussi forte et longue, et je n'arrive toujours pas à y croire. Lorsque le calme à commencer à revenir, nous avons sentis qu'il s'était passé quelque chose de grave, et nous sommes rentrés chez nous.

La ville de Kôriyama était chaotique, avec des vitrines de magasins brisées et des constructions effondrées. De plus, il s'est mis à neiger juste après le séisme, et des personnes qui n'avaient pas eu le temps de se couvrir tremblaient dehors. J'ai également vu des élèves qui s'étaient réfugiés dans la cour de l’école.

En temps normal, il me faut environ une heure pour rentrer de Kôriyama en voiture. Mais à cause des grosses répliques, la route s'était élevée d'un mètre et brisée, des câbles électriques s'étaient coupés et des sections étaient tombées sur le sol, il a donc fallu faire un détour suite à la dangerosité, et j'ai finalement mis plus de deux heures. Les pannes de courant avaient provoqué l'arrêt de feux, mais malgré l'absence d'un régulateur, tout le monde faisait preuve de discipline en cédant mutuellement le passage.

Jusqu'à ce que je rentre, j'étais très inquiète car suite au mauvais fonctionnement des téléphones, je n'avais pas pu contacter ma famille. Je pouvais envoyer et recevoir des mails, mais les câbles de la compagnie de téléphone de mes parents ayant été sectionnés, et ils n'ont pas pu utiliser leurs portables pendant plusieurs jours. Dans ma voiture, j'essayais de suivre les informations à la télévision mais l'image n'était pas nette. De plus, lorsque je rouais, je passais en mode navigation, ce qui fait que je ne pouvais presque rien suivre. A chaque fois que j'apercevais des tuiles tombées des toits et des mûrs effondrés, je m'inquiétais pour mes amis. Mais en entrant dans la ville d'Ishikawa, j'ai vu que les maisons étaient toutes quasi intactes ce qui m'a rassurée.

Cette ville, où se trouve la maison familiale, repose sur un sol solide, et lors du séisme du 11 mars de degré 5, seules quelques tombes ont été abîmées et presque rien n'avait bougé. Ma maison non plus n'avait presque rien.

En rentrant chez moi, j'ai trouvé mes parents, mon neveu et ma nièce. Apparemment, ma nièce avec beaucoup pleuré de peur à l'école maternelle, mais lorsque je suis rentrée, elle s'amusait comme si de rien n'était. Mon neveu n'arrêtait pas de répéter qu'il avait peur du tremblement de terre et ne quittait pas les adultes. Même maintenant, lorsqu'il y a des avertissements de séismes à la télévision, il se précipite vers nous.

Avec mes parents, nous étions scotchés devant les informations. Nous n'avons eu ni coupure d'eau ni d'électricité, et avons pu prendre notre repas du soir en famille normalement.

Nous avons été surpris en apprenant la nouvelle du tsunami survenu à Sendai dans la préfecture de Miyagi. Après la fin du lycée, j'ai passé deux ans à Sendai dans une école professionnelle, et j'y ai donc beaucoup d'amis. Grâce aux mails, je vérifiais constamment la sûreté des mes amis originaires d'Ishinomaki, ville fortement touchée par le tsunami. Même dans la dure réalité actuelle, les amis avec qui je continuais à avoir des contacts avaient tous pu s'assurer que leurs familles étaient saines et sauves dans les jours suivants.

Le jour même, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit en regardant les informations sur NHK. Afin d'être prête à fuir à tout moment, je ne m'étais pas changée et me précipitais dehors à chaque alerte sur mon téléphone portable.

A ce moment, je pense que l'incident de la centrale n'était pas encore très relayé. Je m'inquiétais plus alors pour des amis qui s'étaient réfugiés chez eux à Tokyo en échangeant des mails avec eux.

* Il s'agit de mails par zone. En utilisant les alertes basiques de séismes de l'Agence Japonaise de Météorologie, une alerte est envoyée automatiquement à tous les téléphones portables d'une zone touchée par un séisme de magnitude supérieure à 5 accompagnés de fortes secousses (supérieures au niveau 4)


L'accident de la centrale nucléaire

Je vais d'abord vous parler un peu de la préfecture de Fukushima.

En termes de superficie, il s'agit de la troisième préfecture du Japon, au point que l'on pourrait faire tenir facilement la région de Tokyo, la préfecture de Kanagawa, de Saitama et de Chiba. Vaste en largeur, elle se divise en longueur en trois parties: la région Hamadôri sur la côte, là où se trouve la centrale, la région Nakadôri au centre, et la région Aizu qui fait face à la préfecture de Niigata. Ces trois régions s'étendent sur une largeur de 160km. Les trois régions sont parsemées de montagnes, ce qui à freiné le développement du maillage des transports. Jusqu'à récemment, il n'y avait pas beaucoup d'échanges, et c'est comme si cette étrange préfecture en comprenait trois avec ses propres climats, cultures et trait humains. La région Hamadôri à elle seule est plus grande que la préfecture de Kanagwa.

La ville d'Ishikawa où j'habite se trouve dans la partie sud de la région Nakadôri, à environ 60km au sud-ouest de la centrale nucléaire de Fukushima Dai-ichi. En toute honnêteté, jusqu'à l'accident, je n'y avais quasiment jamais prêté attention. Comme je vous l'ai indiqué auparavant, il s'agit d'une vaste préfecture, et je n'avais jamais aperçu les infrastructures même de loin, au point d'oublier qu'il y avait une centrale nucléaire.

Le 12 mars, à l'annonce de l'accident de la centrale, tout le monde était inquiet, et face à une situation sans précédent, personne ne savait comment réagir. J'ai même pensé un moment fuir chez ma belle-soeur à Hiroshima. Mais ma maison est un temple bouddhiste. Je ne pouvais donc fuir mon rôle de danka (famille affiliée à un temple qui fait des offrandes et soutien économiquement le temple, organise les funérailles et autres rîtes). Lors d'une réunion de famille pour décider si l'on devait fuir, mon père, chef du temple, et mon frère, patron d’une supérette ouverte 24h/24, ont dit qu'ils resteraient, tout comme ma belle-soeur qui travaille dans l'aide au troisième âge, et ma mère qui s'occupe de personnes âgées du quartier. Du coup, je suis également restée pour terminer mon travail dans les délais. Depuis ce jour, nous avons tous préparé nos affaires pour être prêts à fuir à tout comment.


Pourquoi rester à Fukushima

Les personnes qui fuient sans recommandation dans ce sens le font de leur propre responsabilité sans garantie de sécurité. Pour quitter sa maison et son travail et fuir dans une région inconnue, il faut être vraiment déterminé. En plus, comme la préfecture est immense, si la région de Fukushima était entièrement contaminée au point de rendre difficile la vie quotidienne, il est évident que préfectures voisines le seraient également, rendant toute fuite avant Tokyo inutile. Dans le cas où le ne saisi pas trop la situation, il faut une sacrée dose de courage pour s'enfuir dans un lieu de son propre chef puis décider de revenir par la suite. D'ailleurs, en s'éloignant trop, il deviendra difficile d'obtenir les informations locales et il sera possible de rater le timing et de ne plus jamais pouvoir revenir.

Selon le gouvernement, la situation de contamination de notre région « n'est pas d'envergure à donner un ordre d'évacuation ». Cependant, comme il n'a pas de précédent, nous sommes dans l'incertitude la plus totale et la frayeur est constante. Nous avons ressenti « une peur jusque-là inconnue », et avons échangé des informations entre habitants en glanant tout ce que nous pouvons sur l'énergie nucléaire et les radiations. Nous avons notamment cherché, en consultant des accidents nucléaires du passé, quelles étaient les incidences des radiations sur le corps humain pour quelle quantité.

Il se trouve par hasard que mon père détient un compteur Geiger, alors on prend des mesures plusieurs fois par jour. On a commencé formellement à enregistrer les données à partir du 15 mars, date à laquelle a été donné l'ordre de confinement. Ce matin-là, on a noté un pic à 12,56µSV/h (microsievert/h) *. Mais l'aprèsmidi, les mesures avaient chuté à 1,72µSV/h. L'ordre de confinement pour la ville d'Ishikawa n'a duré que cette journée. Désormais, les relevés de mon père figurent dans la presse quotidienne locale. La mairie également prend des mesures depuis le 18 mars et les indique sur son site web, mais comme certains comme les personnes âgées ne savent pas utiliser un ordinateur, les relevés de mon père sont apparemment d'une grande utilité.

Actuellement, les stations d'épuration et les produits agricoles n'ont pas montré de signes de radioactivités. Cette dernière diminue d'ailleurs régulièrement pour atteindre environ 0,20µSV/h depuis le 1er avril (mesures prises en extérieur, la radioactivité s'atténuant à l'intérieur).

D'ailleurs, nous sommes régulièrement exposés aux radiations, que ce soit par les radiations naturelles comme les rayons du soleil, ou bien lorsqu'on prend une radio. Il est connu que l'on est particulièrement exposé lorsqu'on prend l'avion. A l'époque, mon père avait fait des relevés lors d'un vol, et avait rapporté 19,50µSV/h à 12000m d'altitude. A Rome, à cause de l'influence des volcans, l'exposition journalière est d'environ 0,25µSV/h. Avec les radiations émises de la Terre et les matières radioactives qui passent dans l'air. Il faut faire particulièrement faire attention à ces dernières car cette situation facilite l'impact sur le corps et l'irradiation des parties intérieures de l'organisme.

Les informations actuelles du gouvernement sont ambigües, et je pense qu'elle provoque de l'inquiétude et de la panique vaine. C'est pour cela que nous, les personnes directement concernées, n'avons d'autre choix que de nous fier qu'à nos mesures.

Normalement, pour protéger les enfants de la grippe pendant l'hiver, on leur fait porter des masques. Mais comme ils sont plus sensibles à la radioactivité, ont continue à leur en mettre pour éviter une irradiation interne. Pour enlever efficacement l'irradiation des parties externes, il faut se laver les mains, se gargariser, prendre un bain tous les jours, autrement dit tout ce que nous faisions quotidiennement auparavant.

Sans excès de peur ou de sous-estimation, j'ai pensé qu'il était important de « savoir » avant de céder à une panique inutile.

Des groupes de personnes qui résidaient dans la zone d'évacuation de 30km ont fui à Ishikawa et vivent actuellement dans des auberges ou autres établissements. La centrale de Fukushima Dai-ichi est toujours dans un état dangereux, et sans optimisme particulier, je pense continuer à vivre comme maintenant tant que la situation ne se dégrade pas.

* Le taux de radioactivité varie d'un endroit à l'autre, même à la même distance de la centrale.


La politique énergétique du Japon

En toute franchise, avant l'accident, je n'avais jamais réfléchi à la politique énergétique. Mais en étant réaliste, je pense qu'il semble difficile pour le Japon, qui détient peu de ressources, de produire l'électricité nécessaire à son industrie et son économie sans avoir recours au nucléaire. Mais depuis l'incident, j'ai compris qu'il était difficile de maîtriser des matières que l'on disait « sans risques ». Le Japon est un archipel étroit et le pays le plus sujet aux séismes. Les infrastructures antisismiques récentes ont bien jour leur rôle lors de la catastrophe, mais nous avons compris l'impact que pouvait avoir une petite déchirure sur une vaste étendue, aussi je pense que désormais le peuple ne soutiendra certainement plus le tout nucléaire comme jusqu'à maintenant.

A l'inverse, il semble complètement irréaliste de stopper d'un coup et de détruire toutes les centrales nucléaires comme le suggèrent certains groupes antinucléaire hystériques. Je pense qu'il faut changer la politique énergétique pour les faire diminuer peu à peu, ou bien ne plus en développer et recourir à d'autres énergies.


Se sentir concerné

Je pense que l'accident de la centrale n'est presque pas lié à une faute humaine. Je pense que le Parti Démocrate, focalisé sur sa politique à mener, en s'opposant à des hauts fonctionnaires sans recourir au savoir-faire du pouvoir précédent, à mis du temps à réagir ce qui a aggravé la situation. Mon impression personnelle est que, au moment de la catastrophe, chacun agissait dans son coin, que ce soit les forces d'autodéfense et l'armée américaine, le peuple, ou une partie du pouvoir sortant (Parti Libéral Démocrate). Le gouvernement à de plus à de nombreuses reprises décliné l'aide des pays étrangers. De plus, il n'a on ne sait pourquoi, pas enregistré certaines réunions, aussi sa responsabilité dans les paroles et les ordres donnés à TEPCO reste vague.

Concernant mon sentiment par rapport à la direction de TEPCO, il s'agit de la même méfiance qu'envers le gouvernement, mais je ne peux qu’admirer et remercier les employés qui se battent sur place.

Selon les médias, toutes les chaînes de télévision sont afférées depuis l'accident à montrer des images toujours plus dramatiques. Lors du séisme de Kobe, les hélicoptères des médias masquaient les voix des personnes appelant les secours, certains prenaient des images de personnes faisant des signes d'appel au secours et s'en allait, ne faisait aucun rapport, ce qui leurs avait valu de fortes critiques. Visiblement, la dernière catastrophe n'a montré aucun regret. Ils entrent dans les refuges jour et nuit pour faire des interviews sans considération, ce qui leur a valu des problèmes avec certains réfugiés.

Déjà avant, je regardais souvent les sources étrangères pour suivre la situation du monde, ne faisant pas confiance aux médias japonais. Mais dans le cadre de ce qui s'est passé au Japon, j'avoue devoir nuancer leur exactitude. Certains étrangers résidants au Japon ont d'ailleurs mis en exergue le vent de panique provoqué par des sources vagues qui ont fait fuir du Japon certains résidents et personnels de secours étrangers.

A travers les informations circulant sur le net et dans les médias, on a pu voir des personnes ordinaires des zones touchées complètement hystériques, et d'autres faisant preuve de discrimination envers les habitants de la préfecture de Fukushima, mais personnellement je n’ai jamais rencontré ce genre de personnes cela mais donc indifférent. Par contre, je ressens beaucoup de gratitude pour les dons et les volontaires japonais et étrangers. La France nous a d'ailleurs beaucoup soutenu, et je l'en remercie.


Vie quotidienne et conscience, ce qui change et non

En 2009, j'ai quitté Tokyo pour retourner dans ma famille suite à des problèmes de santé. En tant que mangaka, il est difficile de rencontrer les responsables des maisons d'édition de Tokyo et de gérer ses assistants depuis la campagne. J'ai donc un temps pensé retourner à la capitale, mais depuis la catastrophe, je souhaite être au plus près de ma famille. Depuis l'accident, j'aime encore plus qu’avant ma terre natale de Fukushima. En m'étant fait déposséder de tout ce qui me semblait comme normal, je souhaite désormais y apporter plus d'attention.

Après les évènements du 11 mars, tout était paralysé et je ne pouvais pas envoyer mes originaux, ni acheter de l'essence, ni prendre le shinkansen pour les apporter moi-même. J'ai donc tout numérisé et pu transmettre l'ensemble avant la date limite.

Inconsciemment, le peuple japonais à un esprit de respect de la Nature, notamment à travers la multitude de divinités shintô. Mais de nombreuses personnes souhaitent désormais s'éloigner de la mer après avoir tout perdu durant le tsunami, même s'ils ont été à ses côtés pendant de nombreuses années. Moi aussi, en ayant fait l'expérience de cette immense catastrophe, j'ai compris que l'homme n'était rien face à la toutepuissance de la Nature.

Des zones immenses ont été touchées, mais l'histoire montre que le Japon s'est toujours remis après des catastrophes, que ce soit des séismes ou des tsunamis. Seul un accident d'une grande ampleur comme la centrale nucléaire est sans précédent. Je ne sais ce que nous réserve l'avenir, et je passe chaque jour en étant successivement inquiète et rassurée. Mais je suis persuadé que, même si cela prend du temps, nous nous reconstruirons.



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