Quelques images
débridées du Japon…
Malgré l’engouement actuel des Français pour la culture traditionnelle et populaire du Japon, l’image que les habitants de l’hexagone ont de l’archipel reste, à l’instar de celle véhiculée par les reportages télévisés ou certaines oeuvres de littérature facile, assez caricaturale. Tour à tour pays versé dans l’exotisme, incarnation du « péril jaune » puis samouraï économique, le Japon demeure pour le grand public français une chimère, cristallisation de ses fantasmes et de ses représentations. Et s’il convient ici de tordre le cou à certaines idées reçues sur le Japon moderne, d’autres poncifs éculés ne s’avèrent pas fondamentalement faux…
Le premier cliché que les Français pourraient avoir du Japon est celui d’un pays extrêmement cher et pollué. Concernant le coût de la vie, Tôkyô et Ôsaka figurent bien parmi les villes les plus chères du monde, et les transports sont très loin d’y être donnés, mais en campagne, c’est un tout autre son de cloche qui se fait entendre, et à l’exception des principales villes, le prix de la vie n’est pas plus élevé au Japon qu’en France. Niveau pollution, si là encore la capitale japonaise se fait remarquer par son air saturé, on ne peut pas nier le fait que la proximité du Pacifique fasse un bien fou à l’atmosphère du pays.
Les Français ont également, en regardant le Japon, l’image d'une société conformiste et disciplinaire où chacun se soucie avant tout de son intégration au groupe. Certes, aux yeux de l’occidental individualiste, tous les Japonais se ressemblent et agissent de façon consensuelle. Toutefois, cette uniformité apparente, régie par des codes d’honneur et de courtoisie très particuliers, n’est qu’une façade leur permettant de vivre en évitant de déranger les autres. Les Japonais sont ainsi passés maîtres dans l’art de se rallier implicitement aux tendances du moment ou de tourner habilement et poliment - parfois en mentant - autour du pot face à des interlocuteurs qu’ils ne souhaitent pas décevoir. Sentiment d’insularité et d’identité culturelle oblige, les Japonais sont parfois taxés de racisme, ou tout du moins de nationalisme. En l’occurrence, ils semblent effectivement nourrir une forme de méfiance discriminatoire envers l’étranger – le gaijin -, et notamment leurs proches voisins, et ce sans vraiment s’en rendre compte. Si les mentalités évoluent, il restera au moins toujours chez eux l’envie de savoir ce que les gens venus d’ailleurs pensent réellement de leur pays…
Des bourreaux de travail ?
Le Français moyen, songeant aux tares de l’archipel,
verra dans un premier temps le Japonais telle une fourmi
qui se tue, au sens propre comme au figuré, au travail.
Attributs incontournables du monde professionnel
nippon, l’emploi à vie et la mort par excès de travail
auraient soi-disant transformé les salariés en esclaves
soumis au sein d’entreprises tyranniques à des cadences
infernales et à des conditions inhumaines. Sans aller
jusqu’à valider cette proposition, on pourra tout de
même avouer que, pendant longtemps, la société nipponne
et la vie familiale de ses citoyens ont essentiellement
tourné autour du travail, la priorité accordée à l’harmonie
du groupe et au développement de l’entreprise se
faisant au détriment de l’épanouissement du travailleur,
qui devait faire jusqu’ici beaucoup de concessions.
Aujourd’hui, les choses bougent et offrent plus de libertés
aux salariés : les petites structures prennent le pas sur les
grandes compagnies aux hiérarchies trop rigides, et les
jeunes générations, peu enthousiastes à accepter n’importe
quoi, ont désormais le chic pour multiplier les petits
boulots (dits arubaito) ou les inscriptions au chômage
en attendant de trouver un travail convenable. Du coup,
quand on demande aux Français de pointer un autre
problème japonais, ces derniers évoquent à mots couverts
les taux élevés de suicides dans le pays. Une triste
réalité qui perdure malheureusement en dépit des
changements profonds qui affectent depuis quelques
années la société.
Comme à la maison
Lorsqu’on se penche sur le mode de vie des Japonais, c’est d’abord à la supposée petite taille des habitations nipponnes que l’on songera, à tort puisque mis à part quelques chambres fonctionnelles choisies pour leur côté pratique ou leur loyer moindre par les étudiants ou les jeunes travailleurs, les surfaces allouées aux maisons et aux appartements demeurent très correctes – un appartement tokyoïte fait en moyenne 28 m2 et la surface habitée par habitant est de 33 m2 au Japon contre 37 m2 en France !
Décrits de manière plus légère, les Japonais passent systématiquement dans la bouche des Français comme d’invétérés mangeurs de riz et de poisson. Un point de vue partiellement vérifié, étant donné que le riz, équivalent national de notre pain, fait partie de la plupart des repas, mais qui reste réducteur, oubliant de tenir compte des nombreux légumes et viandes cuisinés et des recettes importées et adaptées aux goûts des Japonais. Alors que les Français traînent on ne sait pourquoi derrière eux une réputation de personnes « sales » ne prenant des douches que de façon épisodique, les Japonais, de leur côté, font figure de peuple propre et soucieux de l’hygiène, ce qui se vérifie au quotidien, ne serait-ce qu’avec les longues séances de bains relaxants et la manie des riverains de trier les déchets.
Fantasmes, fantasmes…
Ce n’est pas pour autant que le Japonais échappe à l’image de « pervers » que l’on aime à lui coller. L’imaginaire érotique et l’industrie du sexe sont en effet particulièrement développés dans le pays : les Love Hotels, établissements parfois détonants où les couples, légitimes ou non, peuvent retrouver une intimité que n’offre plus le foyer, font désormais partie des meubles, et les revues et vidéos pornographiques, même frappées d’une censure masquant les poils pubiens, peuvent se trouver facilement, certains spécimens ayant même droit de cité sur les présentoirs des combini (supérettes ouvertes 24h/24). De l’attrait curieux des messieurs pour les uniformes, scolaires ou autres, de ces demoiselles, à l’enjo kosai, phénomène assimilable à la prostitution de jeunes filles, en passant par la revente dans d’obscures boutiques de sous-vêtements portés par la gente féminine - fait marquant il y a quelques années, marginal à présent -, nombre de fantaisies nipponnes égratignent sans vergogne l’image d’un pays trop souvent vu sobrement sous l’angle économique ou politique.
Dernier trait de caractéristique associé aux Japonais : leur amour immodéré pour la France, son romantisme (?) et bien sûr ses produits alimentaires et ses accessoires de luxe. Pour preuve, les magasins branchés de là-bas n’hésitent plus à arborer dans leurs enseignes des termes bien d’ici, totalement incohérents pour les Français et de toute façon incompréhensibles par les Japonais. Tant qu’ils ne nous imaginent pas la baguette au bras et le béret sur la tête, ça ira…
Yvan Romanoff
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