Quelques mots sur la littérature japonaise du XXème siècle
Jugé populaire et décadent à l’époque d’Edo comparé aux oeuvres « classiques », le roman japonais va, sous l’impulsion des réformateurs après la restauration de Meiji, trouver définitivement ses Lettres de noblesse. Il ne cessera dès lors de dévoiler une richesse insoupçonnée, un incroyable dynamisme et un éclectisme souvent audacieux, que les lecteurs français peuvent vérifier grâce aux nombreuses traductions d’ouvrages.
C’est à la fin du XIXème siècle que le Japon prend conscience que la littérature, ou Bungaku, terme jadis utilisé pour désigner l’étude des écrits chinois, pouvait être nationale. Le roman commence à être vu lui-même comme un art du langage, soumis à des lois propres, une idée notamment défendue par Tsubouchi Shôyô dans L’Essence du roman (Shôsetsu shinzui, 1885), véritable plaidoyer en faveur d’une réforme de la littérature japonaise, capable de se nourrir désormais des apports étrangers. A la suite de cet essai critique paraît ce que l’on considère comme le premier roman japonais moderne, Nuages à la dérive (Ukigumo, 1887), un livre empreint de réalisme laissé sans fin par Futabatei Shimei. Partisans d’une langue classique mais enrichie par les leçons occidentales, Ozaki Kôyô, Yamada Bimyô ou encore Kôda Rohan, avec son roman La Pagode à cinq étages (Gojû no tô, 1891), contribuèrent eux aussi à l’émergence et l’émancipation d’une littérature nouvelle. Comme en Europe, plusieurs courants apparaissent : aux naturalistes défenseurs d’un « récit de la vie privée » représentés entre autres par Tayama Katai et Shimazaki Tôson s’opposent les symbolistes, qui eurent comme têtes de proue deux écrivains marquants du début du XXème siècle : Mori Ôgai et Natsume Sôseki. A l’origine versé dans la fiction autobiographique, le premier se tourne en milieu de carrière vers le récit historique ; on retiendra surtout son Intendant Sanshô (Sanshô Dayû, 1915), qui fit l’objet d’une adaptation au cinéma par Mizoguchi Kenji en 1954. Rédacteur dans le quotidien Asahi Shimbun, Natsume Sôseki s’est lui attaché à décrire avec humour et précision le choc des civilisations occidentale et japonaise. Son premier roman, Je suis un chat (Wagahai wa Neko de Aru, 1905), est une délicieuse satire de la société, vue à travers les yeux d’un félin parlant de lui à une pompeuse première personne et utilisant à l’écrit le dialecte de Tôkyô plutôt que le style littéraire ordinaire. La langue moderne sera d’ailleurs au coeur de toutes les oeuvres du romancier, depuis Un bon garçon (Botchan, 1906) jusqu’à l’inachevé Lumières et ténèbres (Meian, 1916), avant de s’imposer comme norme auprès de tous les auteurs de l’archipel.
De la littérature « pure »…
La décennie qui suit la fin de la guerre russo-japonaise
en 1905 voit émerger une pléthore d’écrivains, à
l’instar de Tanizaki Junichirô et d’Akutagawa
Ryûnosuke. Connu pour être le premier à avoir transposé
en japonais moderne Le Dit du Genji (Genji
Monogatari, 1939-1941), Tanizaki laisse surtout une
série de nouvelles et de récits tout à la fois remarquables,
à l’instar de son roman fleuve Bruine de neige
(Sasameyuki, 1947), et sulfureux, combinant érotisme
et sujets noirs comme dans La Clef (Kagi, 1956). De
son côté, Akutagawa se targuait d’être plus un poète
qu’un prosateur, s’inspirant souvent de vieilles
légendes nippones pour donner naissance à des
textes modernes et décapants où dominent l’étrange
et le merveilleux, le meilleur exemple restant son
Rashômon (1915), porté en 1950 à l’écran par Akira
Kurosawa. Trop sensible, il se suicide à 35 ans, se
sentant peut-être incapable de sublimer davantage son
expérience personnelle dans ses écrits. Un prix portant
son nom, l’Akutagawa-shô, fut institué en 1935 ;
équivalent du prix Goncourt, extrêmement prestigieux
et le seul à avoir un réel impact sur les ventes de
romans, il est décerné deux fois par an aux jeunes talents
littéraires et a révélé des auteurs à l’image d’Inoue
Yasushi Combat de taureaux, (Tôgyû, 1949), du spécialiste du roman psychologique Abe Kôbô, ou plus récemment d’Ogawa Yôko La grossesse (Ninshin karendaa, 1990) ou de Horie Toshiyuki Le Pavé de l’ours (Kuma no shikiishi, 2000).
…à la littérature de masse
Avec les années précédant la seconde guerre mondiale, le roman historique devient un genre majeur – Yoshikawa Eiji obtiendra notamment un énorme succès avec La Pierre et le Sabre (Miyamoto Musashi, 1935- 1939) – tandis que le roman policier, mené par le maître du genre Edogawa Ranpo, auteur de l’inquiétant La Proie et l’ombre (Injû, 1928), remporte les faveurs du public. Apparue dans les années 1920, la littérature prolétarienne prônée par exemple par Kobayashi Tajiki avec Le Bateau-usine (Kani kôsen, 1929) disparaît sous la pression de la censure politique, et il faut attendre l’après-guerre pour voir surgir de nouveaux auteurs tentant de rendre compte de leur expérience du conflit. C’est le cas de Dazai Osamu qui évoque avec son roman autobiographique Soleil Couchant (Shayô, 1946) les problèmes de la jeunesse. A cette époque, jamais les tendances littéraires n’auront été aussi nombreuses. Kawabata Yasunari plonge ses racines dans le caractère japonais et livre de grandioses « tragédies du sentiment humain », tel son chef d’oeuvre Pays de neige (Yukiguni, 1935-1947), ce qui lui vaudra d’être le premier auteur japonais à remporter le prix Nobel de littérature en 1968. Mishima Yukio tente pour sa part de renouveler le roman et entremêle beau, morbide, voyeurisme et narcissisme dans le fantasmatique Confession d’un masque (Kamen no kokuhaku, 1949). Lauréat du prix Akutagawa en 1958 et du Nobel en 1994, salué pour son « monde imaginaire où la vie et le mythe se condensent pour former un tableau déroutant de la délicate situation humaine actuelle », Ôe Kenzaburô consacre enfin son oeuvre à des faits d’actualité ou sociaux, parlant sans retenue, après la naissance de son fils handicapé mental, de l’enfance inadaptée, comme dans Agwii le monstre des nuages (Sora no kabutsu Agui, 1964).
Aujourd’hui libérée des tabous et des conventions, la littérature japonaise moderne n’en finit plus d’étonner. De la sensibilité surréaliste et mélancolique dont fait preuve Murakami Haruki Course au mouton sauvage (Hitsuji wo meguru bôken, 1982) aux thèmes de science-fiction lancés par Hoshi Shinichi, des romans désenchantés, reflets à peine caricaturaux de la société actuelle, de Murakami Ryû Les Bébés de la consigne automatique (Coin Locker Babies, 1980) à l’oeuvre de fantasy destinée aux jeunes et déclinée en manga et en film d’animation Brave Story, écrite par l’adepte de romans policiers Miyabe Miyuki, les bibliothèques regorgent de petits trésors d’écriture japonaise, de plus en plus accessibles en français au plus grand nombre. A vos marques- pages, prêts, lisez !
Yvan Romanoff
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