Où va l'enseignement du japonais en France ?
Le 15 novembre dernier s’est tenu à Paris un colloque sur l’enseignement du japonais en France. Tenus à l’occasion du 150ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et le Japon, ces états généraux, sous le haut patronage du Ministre de l’éducation nationale et de l’Ambassadeur du Japon en France, réunissaient l’ensemble de la profession pour un bilan très précis, à la fois passionnant et préoccupant.
Passionnant, car l'histoire et l'état présent des formations concernées tracent les contours mêmes du domaine des "études japonaises", dans la mesure où l'accès direct à cette langue, et par là à des documents et informations de première main, constitue un préalable, une donnée constituante dans l'existence même d'une telle discipline.
Préoccupant, car les conditions matérielles de cet enseignement se dégradent manifestement : précarité des statuts et des conditions de travail, demande toujours plus forte confrontée à une insuffisance chronique de l'offre existante, fragilisée notamment par un apparent désintérêt des autorités compétentes. L'état des lieux dressé à cette occasion devrait en tout cas permettre aux pouvoirs publics d'initier les actions qui s'imposent en pleine connaissance de cause des enjeux du problème.
La matinée fut partagée en deux sessions parallèles. La première, « Enseigner le japonais au collège et au lycée », était dédiée au contexte concret des formations dans le secondaire (programmes, méthodes et scénarios d'apprentissage). La seconde, « Etat des lieux et perspectives de l'enseignement du japonais », a abordé divers aspects de la discipline, et d'abord son histoire, brossée en un panorama centré sur l'Ecole des langues orientales (aujourd'hui INALCO), du rôle fondateur de Léon de Rosny (1837-1914) à la situation d'indignité matérielle qui frappe cet institut depuis bientôt quarante ans.
La situation actuelle dans le supérieur a ensuite été détaillée, chiffres à l'appui. Avec 25 universités et 70 grandes écoles proposant un enseignement du japonais, la France est le premier pays d'Europe par le nombre de ses étudiants1. Par-delà la spécificité française d'une saturation universitaire généralisée, et la réalité corollaire d'un taux d'échec très élevé en première année, le constat s'impose d'une demande toujours plus forte, et d'un effet de masse dans le rapport d'effectifs entre enseignants et apprenants. Dans le même temps, avec des effectifs triplés dans les écoles privées, et doublés dans le cadre associatif, la formation "hors système scolaire" a connu en huit ans une véritable explosion.
Après une présentation du site nihongo.fr, exemple de recours aux ressources interactives des nouvelles technologies informatiques au service d'un apprentissage autonome, la session s'est achevée par une présentation de la situation du japonais dans le secondaire. Synthétique et documenté, cet aperçu a survolé l'histoire de ces créneaux d'enseignement, puis la répartition géographique des élèves et les filières concernées, en décrivant un cursus LV2 en grande difficulté, par manque d'établissements au niveau du lycée, face à une écrasante majorité d'établissements pour la filière LV3, en sursis relatif mais confrontée elle aussi à l'engorgement de tout
es les sections existantes, dont témoignent des taux de refus très élevés aux demandes d'inscription – audelà de 50% dans certaines académies.
Evoquant les nouveaux programmes de collège (datant de 2007) et l'inversion des priorités qu'ils induisent dans la conception même de l'enseignement, en prenant pour point de départ systématique un apprentissage par la tâche, l'exposé a conclu à une "situation paradoxale" où se distinguent deux visions du monde : celle d'élèves qui veulent apprendre cette langue, confrontée à celle des autorités éducatives, par ailleurs promptes à opposer langues chinoise et japonaise, alors que les profils et motivations des élèves concernés sont souvent très différents.
L'après-midi, une session unique, « le Japon : pays d'avenir », proposa un discours plus politique. Des allocutions d'invités officiels, on retiendra les faits suivants, rappelés par l'ambassadeur du Japon : avec environ 15000 apprenants, la France est au troisième rang des pays étrangers pour l'enseignement du japonais (après les Etats-Unis et le Canada). D'autre part, une commission initiée par le président Mitterrand et le premier ministre Suzuki avait proposé dès 1984 la création d'un CAPES de japonais, toujours attendue à ce jour... Or, François Monnanteuil, représentant de l'Inspection générale, l'a quant à lui conclu avec force : « la contribution du japonais sera décisive à l'identité de nos futurs citoyens ».
Les trois exposés suivants ont plaidé chacun à sa manière pour l'intérêt de bon sens à s'efforcer de connaître le Japon, et à développer une expertise à son sujet. Emmanuel Lozerand (INALCO) a ainsi rappelé diverses évidences au sujet de la « seconde puissance économique au monde depuis quarante ans », pays d'une « immense aura culturelle ». Pointant des blocages souvent latents et quelques stéréotypes à la vie dure dans les milieux politique, intellectuel et médiatique français, il a fustigé l'inconséquence de certains de leurs représentants, capables aujourd'hui encore de proférer les pires sottises à l'égard de ce pays, avant de rappeler pour finir à quel point, en vingt ans, le Japon s'est rapproché de nous dans l'image qu'il évoque et nos mentalités.
Jean-François Sabouret (CNRS) a longuement présenté l'exigence japonaise mise en oeuvre dans l'acquisition des connaissances, qu'il a décrite à travers maints épisodes du passé, se faisant le chantre d'une « démarche japonaise » fondée sur la rapidité et l'excellence.
Enfin, Kazuhiko Yatabe (Université Paris-7) a évoqué la "sous-culture" japonaise dans un contexte de mondialisation, décrivant rapidement la popularité observable au Japon même pour divers registres formels (BD, dessins animés, jeux vidéo, musiques rock et pop locales, etc.). S'attachant à quelques traits donnés pour typiques de ces "produits culturels", l'interrogation sociologique voire éthique sut s'avérer passionnante, tout en rappelant un constat frustrant : à l'étranger pas plus qu'au Japon même, on ne sait encore trop comment traiter ces diverses productions en tant que telles, et les phénomènes d'engouement de masse qu'elles suscitent. Quoi qu'il en soit, et pour citer la conclusion de l'intervenant, il ne fait aucun doute que « le Japon est un pays qui aide à penser l'avenir ».
Le colloque s'est clos sur une table ronde intitulée « Travailler avec le japonais », où quelques parcours professionnels ont été évoqués autour de la présence d'André Santini, Secrétaire d'Etat chargé de la fonction publique, lui-même ancien étudiant de japonais.
Parmi les nombreux constats partagés au cours de cette journée, celui que « jamais génération de jeunes Français n'aura été aussi proche du Japon » rejoint celui que « la culture japonaise n'a jamais été aussi présente en France ». C'est maintenant, plus que jamais, qu'il importe de renforcer l'offre d'enseignement de cette langue dans notre pays. Nul doute que les pouvoirs publics sauront entendre le message, et prendre les mesures qui s'imposent afin d'assurer enfin à cette langue des conditions d'enseignement dignes de l'importance qu'elle revêt aujourd'hui pour un très large public d'apprenants, présents et futurs, ainsi que notre propre intérêt national.
1: D'après une enquête de la Fondation du Japon menée en 2006, qui recense 8451 apprenants dans l'enseignement supérieur.
Ilan Nguyên
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