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lundi, 29/12/2008 11:19CET

Comique et comédieau Japon, d'hier à aujourd'hui...

Autrefois au Japon, le jour du Nouvel An, les comédiens ambulants allaient et venaient au seuil des maisons pour danser, faire des mimes et surtout déclamer histoires drôles et paroles fastes destinées à apporter le bonheur aux foyers pour les douze mois à venir. Cette pratique, commencée à l'époque de Nara mais popularisée à l'ère d'Edo, atteste de l'intérêt historique des habitants de l'archipel pour la comédie en général et l'humour en particulier. Avides de divertissements et de récits amusants, ils se sont en tous temps passionnés pour des spectacles et des artistes sans cesse plus burlesques. Des arts traditionnels de la scène à la profusion actuelle de comiques médiatiques, gros plan sur ce qui a fait et fait toujours rire les Japonais...


Les spectacles comiques à travers les âges

Le kyôgen

KyogenLes premières représentations à vocation humoristique sont à chercher dans le kyôgen, la plus antique forme de théâtre parlé du pays, méconnue et pourtant intimement liée au nô. Du théâtre traditionnel japonais, on ne garde en effet souvent à l'esprit que son pendant dramatique né au milieu du XIVème siècle, sans doute l'un des arts les plus emblématiques du pays. Austère mais fascinant grâce à son symbolisme poussé, son style recherché et sa gestuelle particulière et posée, le spectacle de nô joue, à l'instar des tragédies grecques, sur la longueur, et ses pièces peuvent durer des journées entières. On a donc pris l'habitude, depuis l'origine, d’intercaler entre leurs différentes parties, lors des entractes, des saynètes comiques et satyriques à l'humour basique et absurde, des interludes se rapprochant de la farce ou de la sotie et visant à détendre l'atmosphère pesante instaurée par le . C'est ainsi que s'est construit l'art du kyôgen, littéralement «paroles folles», un art directement inspiré du sarugaku, ancienne danse paysanne dérivée d'une forme de théâtre comique venue de Chine. Bien qu'il soit, comme le , uniquement joué par des hommes, le kyôgen s'avère être au final son antithèse : à la fois court, drôle et compréhensible. Léger, enjoué et direct - contrairement au nô, les comédiens ne sont pas masqués, sauf lorsqu'ils incarnent certains personnages parodiques, animaliers ou divins -, le kyôgen s'approprie à travers ses scénarii les aléas de la vie de tous les jours et reflète les habitudes, les coutumes et le quotidien des gens du commun. Davantage attaché à la condition humaine que le , à l'esprit par trop aristocratique et religieux, le kyôgen suscite en quelques minutes le rire à l'aide d'un langage contemporain, mais aussi d'expressions du visage et de gestes explicites et exagérés. Son humour se veut accessible et universel, et c'est peut être ce qui lui a valu d'être consacré par l'UNESCO comme chef d'oeuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité. Avec son répertoire de près de 250 pièces, propriété conjointe de deux écoles, l'école Izumi et l'école Okura, dont la famille Shigeyama, basée à Kyôto, est la plus célèbre représentante depuis plus de quatre siècles, le kyôgen s'est imposé comme un genre à part entière et connaît à présent une renaissance en tant que théâtre populaire, en majeure partie grâce à la télévision où se produisent un nombre croissant de jeunes acteurs issus des familles traditionnelles.


Le rakugo et le kôdan

rakugoAutre art narratif traditionnel et comique vieux de plus de 400 ans, totalement différent du kyôgen que ce soit dans son style ou dans sa pratique, le rakugo consiste quant à lui en un monologue, souvent long d'une vingtaine de minutes, complexe et acide, récité par un conteur professionnel, dit rakugoka. Ce dernier fait seul le spectacle, assis en seiza (à genoux, sur les talons) au milieu d'une scène appelée Kôza, et provoque les rires du public en déclamant des histoires drôles ou tragiques du petit peuple d'Edo. Nommées tour à tour tsujibanashi (histoires de carrefour), zashiki-banashi (histoires d'antichambres), otoshi-banashi (histoires drôles) ou, à Ôsaka-Kyôto, karukuchi-banashi (histoires de langues bien pendues), ces anecdotes sont construites la plupart du temps autour de conversations entre deux actants ou plus, tous joués à l'aide de changements de tons et d'attitudes par le rakugoka, et s'achèvent sur une chute forte et surprenante, présentée sous le nom d'ochi ou de sage. Bien que les conteurs utilisent un répertoire classique somme toute réduit, ils le transforment fréquemment et improvisent selon l'actualité sans manquer de critiquer la société et ses dirigeants. L'un des plus célèbres des rakugoka fut Sanyûtei Enchô (1838-1900), mais on ne saurait oublier les performances actuelles dans les salles spécialisées des grandes villes de conteurs comme Katsura Sanshi, Tachibanaya Takezou, ou Shôzô Hayashiya IX. Il n'en reste pas moins que le rakugo est moins plébiscité de nos jours que dans les années 1960, quand certains conteurs étaient considérés au Japon comme de véritables vedettes, malgré l'attrait suscité il y a quelques années par le drama (feuilleton japonais) Tiger & Dragon, qui baignait dans l'univers du rakugo. Conséquence : les yose, ces petits théâtres comiques réservés aux rakugo, autrefois fort nombreux (on en comptait près de 400 à Edo à la fin de l'époque des Tokugawa), sont aujourd'hui devenus rares. Le même phénomène de désaffection touche l'art oral du kôdan, d'abord connu sous le nom de kôshaku. Ces contes et légendes historiques, également énoncés par des conteurs professionnels, connurent certes un grand succès comme les rakugo à la fin de la période d'Edo et pendant l'ère Meiji, mais si l'art, répartit en quatre écoles, survit encore à notre époque, il ne possède malgré tout plus guère d'auditeurs. Il faut dire qu'après la seconde guerre mondiale, la tendance a évolué peu à peu vers un autre style traditionnel de comédie qui compte aujourd'hui de plus en plus d'adeptes...


Le manzai

TomiesS'il est en effet un genre comique populaire au Japon, c'est bien le manzai. Apparu à Ôsaka au XIXème siècle, et depuis traité comme art scénique à part entière, ce type de spectacle consiste en un échange de propos humoristiques ou stupides, mélange de plaisanteries et de jeux de mots (dajare) plus ou moins douteux, débités de manière effrénée par deux comédiens, l'un jouant le rôle du tsukkomi, le personnage rationnel et sérieux, et l'autre celui du boke, le type idiot et désordonné, les équivalents nippons du Clown blanc et de l'Auguste. Particulièrement vivant, le manzai est non seulement rythmé par les gags verbaux,mais aussi par les moqueries du tsukkomi, qui réagit aux dires du boke, le tourne en ridicule et le corrige à coups de vives gifles sur le crâne. Chaque région du Japon possède son style particulier de manzai, notamment le Yamato, Owari, Iyo, Mikawa et Akita, et le divertissement offert par le manzai se retrouve très fréquemment reproduit dans les émissions télévisées japonaises, où les dialoguistes jouissent d'un statut de stars. On notera d'ailleurs qu'avant de passer devant et derrière la caméra au cinéma, l'acteur et réalisateur Kitano Takeshi, alias Takeshi Beat, fit partie d'un célèbre duo de manzai se produisant à Asakusa, l'un des quartiers de Tôkyô. Oui, le comique mène à tout, même au grand écran, mais c'est surtout sur le petit que les humoristes se font désormais remarquer...


Les humoristes modernes : les owarai

Comme en France, les émissions proposées par les chaînes japonaises ont tendance à recevoir un peu toujours les mêmes invités, la plupart du temps des comédiens ou des comiques. Ces saltimbanques, surnommés «owarai» (le mot est à l’origine la forme honorifique du terme «warai», «rire» ou «sourire») sont omniprésents dans les médias et font logiquement les beaux jours des jeux, des talk-shows et des programmes de variétés (Variety Bangumi) aux côtés d’autres talento (dérivé du mot «talent» qui définit les artistes et les célébrités qui passent régulièrement à la télévision). Ce n'est pas pour rien qu'on les appelle d’ailleurs tout aussi bien owarai geinin(geinin signifiant artiste) ou owarai talento. On a affaire au Japon à un véritable boom dans le domaine:on ne compte plus les owarai devenus célèbres grâce à leurs sketchs (ou konto, mot dérivé du terme français «conte»),leurs physiques ou leurs tics.Les spectacles d'owarai au Lumine the Yoshimoto de Shinjuku, l'une des salles de théâtre les plus prisées, sont pris d'assaut. Des concours de jeunes humoristes sont souvent organisés et remportent à chaque édition un énorme succès. La société Yoshimoto Kôgyô Co., gigantesque vivier de comiques a qui l'on doit le développement du manzai après guerre, a même lancé une compétition annuelle dans l’espoir de découvrir de nouveaux talents, le «M-1 Grand Prix», toujours très suivi par les amateurs de franches rigolades.

owarai


Faire rire seul ou à plusieurs

Le fait que le théâtre traditionnel japonais soit réservé aux hommes, seuls autorisés à jouer sur scène, explique peut-être pourquoi on ne trouve au sein des owarai qu’un très petit bastion de femmes. La comédienne Daita Hikaru, la touche-à-tout Sayaka Aoki, la punkette Machamacha, ainsi que Nakasjima Tomoko et Matsushima Naomi, les membres du duo Othello, font partie des rares représentantes féminines dans ce métier. Les hommes, eux, ne manquent pas, qu’ils se produisent seuls, à l’instar de l'excellent Tomonori Jinnai, de la pile électrique Neko Hiroshi, du magicien Maggie Shinji, des célèbres Sanma Akashiya et Tokoro George, ou à plusieurs, sous la forme de trios, tel ceux du Dacho Club ou du Yasuda Dai Circus, ou plus souvent de duos (combi, abréviation de combinaison) reprenant les rôles du manzai. Il est d’ailleurs amusant de voir que la majorité d’entre eux arborent des noms à consonance anglaise comme Cream Stew, Impulse, Untouchable, Tunnels, Speed Wagon, Ninety Nine, Regular, Penalty, London Boots ou même encore Ungirls. D’autres ont adopté des noms plus nippons (Bakusho Mondai, Jishô Kachô…) ou originaux (Eleki Comic,DengenkiNetwork…). Uchimura Teruyoshi et Nambara Kiyota n’ont de leur côté pas cherché la difficulté en baptisant leur duo Uchan Nanchan.Endo Shôzo et Tanaka Naoki sont allés un peu plus loin, donnant à leur combi le nom de Cocorico. Tous ces gens ne se contentent pas d’envahir le petit écran en prenant part comme talento à des émissions telles que Trivia no Izumi (une variation d’Incroyable mais vrai, avec des questions concernant des faits ou des anecdotes plus ou moins incongrus) ou Ai no Apron («Le tablier de l’amour», un show où les invités doivent réaliser un plat sans en connaître la recette) : ils les animent ! C’est ce qu’a fait pendant de nombreuses années Kitano Takeshi ; c’est ce que continuent de faire le flegmatique Tamori, alias l’homme aux lunettes de soleil, avec le programme Music Station, ou Fujii Takashi, le comédien aux commandes de Matthew's Best Hit TV. Les membres du trio comique Neptune, Harada Taizo, Nagura Jun et Horiuchi Ken, dit HoriKen, animent pour leur part un quiz basé en grande partie sur la culture générale et la manière d’épeler les mots, la Nep-League. Quand à Matsumoto Hitoshi et Hamada Masatoshi, les inséparables zigues du duo Downtown, ils présentent avec toujours autant de réussite depuis des années l’émission musicale Hey! Hey ! Hey! Music Champ.


Du rire aux larmes

manzaiOutre les présentateurs, il y a parmi les owarai un certain nombre de personnages atypiques que l’on voit absolument partout pendant un laps de temps donné. Ces artistes aux gimmicks irrésistibles, ajoutant systématiquement à leurs interventions les mêmes gestes grotesques ou les mêmes phrases appelées à devenir cultes, profitent, surexposition oblige, d’une très grande, mais aussi très éphémère popularité. Qui se rappelle encore de Dandy Sakano, qui lançait il y a à peine quelques années à chacune de ses apparitions un «Turn and Get’s» victorieux en pointant ses doigts vers le public ? Après avoir égayé de sa présence les plateaux télévisés et les pages de publicités, le pauvre bonhomme est tombé dans l’oubli. Victime de ces médias qui ont sans cesse besoin de sang neuf et de profils particuliers pour plaire à la masse, Dandy a été remplacé par un être farfelu tout de cuir vêtu, Razor Ramon HG (Hard Gay), parodie vivante de tous les clichés ayant trait aux homosexuels. Avec ses mouvements intempestifs du bassin et ses petits cris, le comédien Masaki Sumitani a réussi à créer en à peine quelques passages télé un phénomène de société. Qui est quasiment passé de mode depuis. Aux oubliettes aussi, Katsuyama Moody qui, avec ses cheveux plaqués à la graisse d'oie, «interprétait » des chansons comiques toujours sur le même air. L'année dernière aura vu sortir du lot des combi comme Shizuru ou Hannya, mais encore et surtout des personnalités curieuses, à l'image de Kojima Yoshio, cousin germain de Jim Carrey qui passe son temps sur les plateaux de télévision en slip et aime à ponctuer ses propos d'un «Konna no kankei nee» («On s'en fiche») ou d'un «oppappi» qui ne veut rien dire et qui peut laisser perplexe. Les Japonais ont aussi fait la découverte d'un certain Sekai no Nabeatsu, capable de compter jusqu'à 40 en prenant régulièrement des poses aberrantes ou de se désigner lui-même, les deux pouces en l'air, en criant «Omoro» (ce qui ressemble au terme « amusant » prononcé en dialecte du Kansai). Mais ils ont surtout pu apprécier les jeux de mots et les pseudoanglicismes (wasei eigo) d'Edo Harumi qui, le pouce levé elle aussi, assène des «Guu» (pour «Good») à qui mieux mieux, avant d'effectuer une danse qu'on ne peut pas oublier. Quoique. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir du public nippon, qui peut très vite se lasser, ni les techniques des services marketings, aptes à remplacer une star ou une idole par une autre du jour au lendemain. Les owarai ne sont même plus à l’abri : être comique au Japon n'est donc pas un métier toujours drôle...


Yvan Romanoff


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