Surnaturel :
la face
« occulte » du Japon
On dit souvent de la religiosité des Japonais qu'elle est « flottante », mais elle fait en tout cas largement partie des moeurs et s'exprime, encore de nos jours, à travers tout un tas de pratiques dont l'origine remonte à la nuit des temps. Qu'il s'agisse de divinations ou de superstitions, ce folklore ancestral représente pour beaucoup une source d'apaisement face aux problèmes du quotidien et il n'est guère étonnant de voir à quel point le surnaturel est ancré dans les mentalités...
Pour mieux saisir l'importance du surnaturel dans l'archipel, il faut d'abord revenir sur cet ensemble de croyances populaires que constitue le culte shintô (la Voie des dieux), la religion la plus ancienne du pays. Ici, le sacré prend le pas sur le religieux : le shintô se fonde avant tout sur le respect des kami, les divinités ou esprits qui existent en toute chose. Ces kami suscitent autant d'admiration que de peur chez les Japonais et ces derniers les honorent et cherchent à obtenir leur bienveillance, du moins à éviter leur colère, en perpétuant rites et fêtes qui leur sont dédiées. On rend grâce par exemple à Inari, divinité censée veiller sur les récoltes, le commerce et les maisons. De même, les étudiants sont nombreux à venir solliciter en période d'examen le dieu des lettres Tenjin, déification de l'érudit de l'ère Heian Sugawara no Michizane. Les Japonais respectent aussi les interdits de direction - le Nord Est a une connotation négative, considéré comme le lieu des démons - et il n'est pas rare de les voir faire appel à des géomanciens pour assurer l'orientation d'une bâtisse afin de prévenir toute influence néfaste. Plus couramment, et sans nécessairement avoir la foi, les Japonais suivent les coutumes et se rendent dans les sanctuaires (jinja) prier les dieux dans l'espoir de bénéficier d'une intervention, d'une protection de leur part.
Si le bouddhisme dispose de quelques pratiques spirituelles à l'instar des kito, cérémonies de prières faites pour les morts ou les gens en difficulté, victimes de graves maladies, où les pratiquants mettent leur énergie en commun pour atteindre une force qui les dépasse, c'est encore du côté du shintoïsme que l'on trouve le plus à dire. Ses adeptes en visite au sanctuaire doivent nécessairement passer par une étape de purification symbolique du corps en se lavant les mains et en se rinçant la bouche avec l'eau du bassin des ablutions. Le prêtre shintô, dit kannushi, a pour sacerdoce de connaître « les rites qui donnent prise sur les forces surnaturelles » et célèbre tout particulièrement des rituels de purification et d'évitement de la souillure, appelés Oharai. La plus répandue des cérémonies voit le prêtre exorciser l'impureté d'une personne en agitant autour de lui un bâton de bois sacré décoré de papiers découpés, le ônusa ou haraegushi. Les sanctuaires sont également animés par de jeunes femmes habillées d'un haut de kimono blanc et d'une jupe rouge, les miko. Autrefois filles de prêtre ou, comme c'est le cas aujourd'hui, simples employées à temps partiel dévolues à la vente de prédictions ou de porte-bonheur et à l'exécution de danses ou de cérémoniels, les miko sont en fait les lointaines héritières des femmes chamanes qui, dans le Japon ancien, entraient capables d'entrer en transe et de rapporter les oracles des dieux ou les paroles des esprits...
Dialogue avec l'au-delà
Le shintô est en effet une croyance de type animiste, mais aussi chamaniste, et l'ensemble du Japon a largement privilégié au cours de son histoire l'art de la divination associé à celui de la magie. Les pratiques chamaniques de soin, d'appel ou de bannissement d'esprits y sont présentes par l'intermédiaire des kitôshi, des maîtres jeteurs de sorts, ou dans les activités de différents types de médiums, les uns s'occupant principalement de techniques de guérison, les autres étant avant tout spécialisés dans le contact avec les morts et les prédictions. Mais le rôle le plus éminent est réservé aux femmes chamanes. Dans la région de Tôhoku, dans le nord-est du Japon, on distingue généralement deux types de chamanes ou fujo : les aveugles, portant au gré des préfectures le nom d'ogamisama, d'onakama, de waka, et notamment connues, à Aomori, sous le nom d'itako, et celles qui peuvent voir normalement, les kamisama. Tandis que les kamisama acquièrent leurs pouvoir spirituels après avoir été spontanément possédées par un dieu, les chamanes aveugles, elles, ne deviennent fujo qu'après un long et difficile entraînement, enraciné dans une démarche ascétique avec régime alimentaire strict, récitation de textes sacrés et postures immobiles dans des endroits naturels (chutes d'eau, montagnes...) afin de se rendre dans le monde invisible via des visions extatiques.
Si les kamisama sont souvent consultées pour leurs rituels de guérison, les chamanes aveugles sont réputées pour leur maîtrise du kuchiyose, à savoir la transmission passive des paroles d'un dieu (kamiorochi) ou d'un mort (hotokeoroshi) à travers la possession du corps du médium par un esprit revenu sur terre. On peut parler de « diseuses » professionnelles, leur seule ressource étant de faire descendre sur commande les esprits et de transmettre leurs dires sous formes de ballades stéréotypées. C'est sur la péninsule de Shimokita près du volcan Osorezan, l'une des trois montagnes sacrées du Japon dont le paysage désolé évoque l'autre monde, que se réunissent tous les ans à l'occasion d'un festival, dans la seconde moitié du mois de juillet, les plus célèbres de ces praticiennes, les itako, derniers vestiges d'une tradition chamanique autrefois très forte dans le Nord du Japon. « Mariées » à la fin de leur initiation à un dieu tutélaire avec lequel elles sont entrées en contact au cours d'une transe appelée kamitsuke, les itako ont la capacité de « communiquer » avec les esprits des défunts en frottant un chapelet composé de 333 grains et en énonçant des incantations et des sûtras. Chaque année, ce sont des milliers de personnes qui viennent les consulter.
Popularisé par les médias qui proposent de plus en plus d'émissions et de sujets sur le spirituel, mais aussi par des personnalités, tels la médium Aiko Gibo, l'acteur Akihiro Miwa et le moine Mudo Oda, prétendument capables de voir les esprits, ou le comédien Tetsuro Tamba, aujourd'hui disparu, mais connu de son vivant comme messager entre le monde réel et le monde spirituel, le domaine de l'occulte fascine. En témoigne également l'intérêt porté aux techniques de médecines non conventionnelles, à l'image du jyorei (« purification de l'esprit ») ou du reiki, basé sur des soins énergétiques par imposition des mains, et consistant à faire guérir le corps avec la force du Ki, l'énergie personnelle.
Entre simplicité des croyances et absence totale de métaphysique ou de validation scientifique, de telles pratiques peuvent bien laisser sceptiques les occidentaux, mais pour les Japonais, elles constituent des jalons rassurants dans la vie de tous les jours. Le spirituel comble en fait les manques laissés par le rationalisme moderne. Peu importe de savoir si tout cela est vrai, du moment qu'on est soulagé de le penser...
Yvan Romanoff
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