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mardi, 05/05/2009 14:50CET

Emploi et syndicalisme au Japon : un monde en (r)évolution

Souvent présenté de manière caricaturale comme un univers cruel, absurde et déshumanisé, le monde du travail japonais possède une logique en apparence stricte et complexe, mais qui a révélé sa terrible efficacité, du moins jusqu'à il y a quelques années. Déjà en proie à de sérieuses problématiques d'ordre sociétal, l'emploi nippon voit désormais son vieux modèle de plus en plus critiqué et c'est dans un contexte économique particulièrement délicat que le mouvement syndical semble profiter aujourd'hui d'un véritable renouveau...

Emploi et syndicalisme au Japon

Dans un pays dont l'une des valeurs est, de l'aveu même du Premier ministre ASO Taro, de « travailler dur », le principal fléau, encore tabou de nos jours, dans le milieu professionnel tient à la santé des salariés et notamment au stress et au surmenage qui peuvent toucher les travailleurs japonais. En 2007, près de 10 000 d'entre eux auraient été victimes d'un accident cardiaque ou cérébral, parfois mortel, à cause de leur travail. Les médias occidentaux ne manquent d'ailleurs jamais d'insister sur les cas de ces personnes se tuant littéralement à la tâche. Le karôshi, ou la mort par excès de travail, plus communément appelé burn-out ou syndrome d'épuisement professionnel, est une réalité que l'on ne peut ignorer, sur l'archipel comme ailleurs. Lancé en 1988, un centre d'appel, SOS karôshi, est là pour soutenir les salariés en difficulté qui n'hésitent pas, lorsqu'ils se sentent menacés par un renvoi, à travailler encore plus afin de remonter dans l'estime de leur patron. Le surmenage touche toutes les classes sociales nipponnes, et concerne même l'empereur Akihito, qui s'est vu prié par ses médecins d'alléger son programme en fin d'année dernière à cause d'un stress persistant lié à sa fonction.

Tandis que les salariés à temps plein accumulent les heures supplémentaires, les employés précaires, eux, s'inquiètent pour un avenir qui ne s'annonce guère radieux ces temps-ci. Les autorités japonaises doivent de fait prendre en compte un autre problème : le nombre de suicides liés à l'absence de travail. Avec la crise de ces dernières années, les entreprises ont dû mettre en place des plans sociaux parfois drastiques qui ont poussé vers la porte de sortie les travailleurs les plus âgés. Alors que le Japon avait toujours connu le plein emploi, le voilà qui hérite de taux de chômage qui ne passent plus en dessous de la barre des 4%. De fait, sur un marché qui ne facilite guère la réinsertion professionnelle, les Japonais qui se retrouvent du jour au lendemain sans le sou - les assurances chômage ne sont allouées que pour un maximum de 330 jours - décident parfois d'en finir. Toujours en 2007, 2207 travailleurs démoralisés se seraient suicidés d'après la police.

Face au manque de mesures prises par l'Etat pour sortir de cette situation, les Japonais changent petit à petit d'attitude par rapport au monde du travail. Habituellement, les jeunes diplômés des universités japonaises embauchés chaque printemps tendaient à prendre exemple sur leurs collègues et à gravir les échelons au sein de leur entreprise sans la quitter. Maintenant, il n'est plus question, pour les nouvelles générations, de se «marier» avec une entreprise et une seule. C'est ainsi que l'on a vu apparaître en quelques années une frange non négligeable de « freeters » , des «parasites célibataires» de 15 à 34 ans qui se contentent de vivre d'arubaito, de petits boulots peu qualifiés et assez mal payés. Ils étaient plus de deux millions il y a deux ans, et les observateurs les plus pessimistes estiment qu'ils pourraient bientôt dépasser les dix millions. Bouleversant l'équilibre social, ces freeters sont à l'image des nouveaux entrants sur le marché de l'emploi : ils ne veulent plus endurer les conditions de travail qui ont prévalu durant des décennies et recherchent en priorité leur satisfaction personnelle. Pour eux, la société et les entreprises doivent évoluer, et beaucoup souhaitent qu'elles prennent davantage en considération l'individu en tant que tel. La crise économique mondiale actuelle n'a fait que renforcer ces revendications, donnant par là même une légitimité toute neuve à un syndicalisme par trop sclérosé.

La crise au secours des syndicats ?

Autrefois acteur prépondérant et puissant dans les relations entre employeurs et employés, le mouvement syndical japonais a perdu de sa superbe et de ses fidèles à la suite des privatisations et de la précarisation causées par la récession. Si le taux de syndicalisation était d'environ 30% en 1980, il n'était plus que de 18,2% en 2007. C'est certes davantage qu'en France, mais la représentation syndicale est paradoxalement bien moins visible au Japon et semble, depuis les années 1960 et la fin des périodes de grèves féroces, débarrassée de toute dimension militante. La formation en 1988-1989 de l'énorme confédération syndicale japonaise Rengo (Nihon Rôdôkumiai Sôrengôkai), censée face à sa seule rivale à gauche, la confédération nationale des syndicats (Zenroren), affirmer une identité syndicale nouvelle, n'a rien changé à la donne, malgré son implication régulière dans les « offensives de printemps » ou shuntô, sorte de bras de fer annuel avec le patronat en vue de revaloriser les salaires. Cette entité Rengo, regroupant d'abord dans le secteur privé la confédération Dômei, incarnation du syndicalisme d'entreprise à la japonaise et proche du parti social-démocrate, et la fédération des syndicats indépendants Churitsu Roren, puis en 1990 la confédération Sôhyô du secteur public, proche du parti socialiste, tend en effet moins à jouer les porte-parole des employés qu'à entretenir une relation de connivence avec les directions d'entreprise, renforçant cette conception exclusive et étouffante d'une harmonie forcée entre patrons et travailleurs. En dépit d'une récente réorientation plus contestataire et de ses quelques six millions et demi de membres, la confédération Rengo laisse les Japonais indifférents.

Pour autant, l'effondrement de l'activité a redonné du tonus aux syndicats de salariés. Ces derniers se tournent à présent vers la multitude de petites structures que la crise des années 1990 et actuelle ainsi que les nombreuses pertes d'emplois ont contribué a faire naître, telle celle fondée fin 2008 par plusieurs salariés du constructeur Isuzu en pleine débâcle, affiliée au Syndicat nippon des travailleurs de la métallurgie et de la machinerie, rattachée de son côté à la fédération Zenroren. Ces formations sont peut-être minoritaires mais très actives, particulièrement sur les questions de santé publique, et répondent souvent à une urgence chez les travailleurs précaires qui ne bénéficient généralement pas d'assurance-chômage. Dans l'attente de la reprise, une restructuration du monde du travail et du mouvement syndical apparaissait comme nécessaire, mais il faudra sans doute attendre quelques temps pour connaître l'impact réel des changements qui sont en train de s'opérer sur la vie économique et sociale du Japon…

Yvan Romanoff


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