En 1972 se produit un évènement important de l'histoire contemporaine japonaise. Il s'agit de « l'incident d'Asama Sansô », qui se déroula dans la province de Nagano, au cours duquel 5 jeunes effectuèrent une prise d'otages, et restèrent cloîtrés pendant 10 jours en échangeant régulièrement des coups de feu avec les forces de l'ordre. Ils étaient membres de l'Armée Rouge Unifiée qui aspirait à une révolution dans le pays. L'incident fût retransmis en direct, et plus personne ne décrocha de sa télévision. Après cet incident, il se trouve que l'organisation fait subir des purges internes par ses membres (incident de la base de Sangaku ), ce qui choqua le pays et mit un frein au mouvement étudiant. Aujourd'hui, le mouvement étudiant n'existe quasiment plus au Japon.
Le film United Red Army voit le jour 35 ans après les faits. Le réalisateur, WAKAMATSU Kôji, connaissait des membres de la Faction Armée Rouge (qui deviendra l'Armée Rouge Japonaise) depuis l'époque. Il y dépeint la réalité sur la naissance de l'Armée Rouge Unifiée à partir des mouvements étudiants des années 60, ainsi que le processus qui les a conduits à l'incident du chalet d'Asama.
Né en 1936 dans la province de Miyagi, il part pour Tokyo à 17 ans après avoir quitté le lycée. Il exerce de nombreux boulots puis devient yakuza. En 1957, il est incarcéré pendant 6 mois après une bagarre. Après cette expérience, il décide de réaliser quelque chose pour « détruire la police », et se lance dans la réalisation. Il débute comme réalisateur dans le cinéma pink* Amai wana [Doux piège] en 1963. En 1965, il fonde Wakamatsu Production. En 1971, il présente un documentaire Armée Rouge - Front de Libération Palestinien - Déclaration de guerre mondiale. Il fait ses adieux au cinéma pink en 1981 alors qu'il est au sommet, et se lance dans la réalisation plus conventionnelle. Il compte aujourd'hui à son oeuvre plus de 100 films. Il est également reconnu comme producteur, notamment pour L'empire des sens (1976, OSHIMA Nagisa). Actuellement, il réalise un film sur le thème de la guerre.
*Cinéma pour adulte comprenant de nombreuses scènes de sexe. À part le faible budget et les scènes de
sexe, la liberté du réalisateur est très grande, et permet la naissance d'un cinéma très esthétique. De nombreux
réalisateurs actuels ont fait leurs débuts dans le cinéma pink, comme TAKITA Yôjirô, qui vient de remporter
l'oscar du meilleur film étranger avec Departures.
On ne peut pas faire un bon film sans colère
Wakamatsu connaît bien les jeunes de ces mouvements étudiants. À l'époque, ils soutenaient son cinéma, et certains ont même participé à ses productions. Pourtant, il nous explique qu'il n'avait pas prévu de faire un film sur l'Armée Rouge Unifiée. Alors pourquoi a-t-il réalisé cette oeuvre ? Et bien c'est à cause d'un film.
Jusqu'alors, il existait 3 longs-métrages sur ce sujet, et Wakamatsu n'en approuve aucun. « Ces 3 films n'abordent pas du tout le contexte de l'époque. Aucun non plus n'explique pourquoi ces jeunes talentueux, promis à un bel avenir, en sont arrivés là ». Il fût particulièrement indigné en regardant Totsunyû seyo ! Asama Sansô Jikén, qui pour lui est « un film qui ne présente que le point de vue de la police, en la montrant sous un jour héroïque. Ceux qui ont le pouvoir d'expression ne doivent pas le faire du côté du plus fort ».
« On ne peut pas faire un film sans colère », voilà pourquoi, il a voulu prendre sur lui et montrer la vérité à la société. « Ils sont morts sans avoir atteint leur but, dans l'attente de leur exécution, ou bien vivants et leurs familles désormais âgées. Je me suis dit que si je ne faisais rien, on penserait que ces 3 films sont la vérité sur l'Armée Rouge Unifiée, alors j'ai décidé de réaliser le mien ». Il a tout donné pour ce film. Sans investisseurs, il a hypothéqué sa maison et la salle de cinéma qu'il gère à Nagoya (cinema skhole), et a détruit son propre chalet qui se trouve à Asama. « On peut continuer à vivre sans chalet. Je leur ai dit « détruisez tout», et à l'heure actuelle il n'y a plus rien ». De plus, il s'est senti investi du devoir d'impliquer ses comédiens et son équipe, constitués majoritairement de jeunes qui ne connaissent pas ces évènements.
Son équipe est minimaliste, sans maquilleurs (excepté pour les effets spéciaux), ni costumiers ni accessoiristes. Les comédiens choisis à l'audition ont dû faire travailler leur imagination et apporter leurs propres vêtements. Connu ou non, chacun cohabitait, et organisait même des débats le soir après le tournage.
« Actuellement, il y a beaucoup d'ikémén, (jeunes beaux et classe) avec le visage mou. Ils ne parlent que de filles, et ne semblent pas être révoltés contre quoi que ce soit en ce monde ». Après nous avoir exposé cela, Wakamatsu nous raconte ce qu'il a dit à ces comédiens au tout début : « Soyez en colère contre moi, bagarronsnous. Battez-vous dans ce film comme si vous vouliez me tuer ». « Au début, ils étaient ikémén, mais ils ont évolué, et leur expression a changé, comme s'ils étaient habités. Ils n'auront certainement plus jamais l'occasion d'un tel rôle ».
On ne peut pas faire un bon film sans colère
De la fin des années 60 aux années 70, le mouvement
étudiant fait trembler les institutions nationales, pour
donner naissance à l'Armée Rouge Unifiée en 1971, et
se précipiter l'année suivante dans l'incident d'Asama
Sansô.
La série d'évènements dépeinte dans ce film (le mouvement des étudiants, l'incident de l'Armée Rouge Unifiée, et la fusillade d'Asama) a profondément bouleversé l'image qu'en avaient les Japonais. Fréquentant d'anciens membres depuis longtemps, Wakamatsu à ré investigué sur ces faits en interrogeant les intéressés. Il nous avoue qu'il a « rendu visite à plusieurs reprises à Bandô ».
BANDO Kunio était membre de l'Armée Rouge Unifiée, et fût arrêté lors de l'incident d'Asama. Pendant son incarcération en 1975, il est libéré suite aux revendications de l'Armée Rouge Japonaise qui occupe les ambassades américaines et suédoises en Malaisie, et quitte le Japon pour rejoindre ses rangs. Après une réflexion sur lui-même, il décide de consacrer sa vie à la Palestine. Wakamatsu s'est rendu au Moyen-Orient, et a dû lui rendre visite de nombreuses fois avant qu'il ne se décide à parler. « À ce moment, ces jeunes étaient prêts à mourir. Bandô ne voulait rien me dire sur ce qui s'était passé à l'intérieur du chalet, comme si tous les 5 s'étaient juré de tout emmener dans leur tombe ». Pourtant, ayant toujours décidé de se battre en première ligne, Bandô décida de tout me raconter comme s'il s'agissait de son dernier combat.
Dans la dernière phase du film, le plus jeune (un lycéen) du groupe prononce une phrase. Ce message poignant pour le spectateur, constitue le message que souhaite transmettre le réalisateur.« A l'intérieur du chalet, cette phrase a apaisé Bandô, et en l'entendant de sa bouche, j'ai également pensé que c'était très profond. C'est à la fois la voix d'un jeune garçon, et les paroles destinées à tous d'un homme nommé Wakamatsu. C'est pour cela que j'ai opté pour une telle mise en scène ».
Si c'était vous que feriez-vous?
En repensant à l'époque, Wakamatsu nous explique que « s'il n'y avait pas eu Mai 68, le mouvement étudiant japonais n'aurait peut-être par pris de telles proportions ». Mais il n'y avait pas d'Armée Rouge en France. « Elle était seulement présente en Allemagne, en Italie et au Japon, autrement dit dans des pays fascistes ». Wakamatsu analyse ainsi le mouvement de l'époque: « La guerre de Corée, la guerre du Vietnam, et le traité de coopération mutuelle et de sécurité entre les États-Unis et le Japon. Au fil de ces évènements, ces jeunes ont pensé que potentiellement, ces époques qu'avaient connues leurs parents pourraient réapparaitre et mener au même résultat».
En illustrant ces évènements propres au Japon, cette oeuvre à dépasser le temps et les frontières en recevant un excellent accueil au Festival International du Film qui regroupe une vingtaine de pays. « Là où il y a du pouvoir, il y a des purges. Jusqu'à présent, seuls l'intelligentsia et les intellectuels y avaient fait face, la majeure partie des gens retournant leur veste face à une situation qui se dégrade. J'ai voulu transmettre la faiblesse de l'homme, sa part obscure, que nous avons peut-être chacun en nous. J'ai souhaité qu'en regardant ce film, le spectateur se pose la question de savoir ce que lui aurait fait ».
Que pense Wakamatsu ?
Ce film est important. Il ne se contente pas de décrire clairement des évènements marquants, mais possède la force d'un cinéma de grande qualité. « Le film perdurera dans 50, 100 ans, car pour un réalisateur, il n'y a jamais prescription ». Rempli de ce sentiment de responsabilité, il a réussi à se détacher du sujet qui lui tient à coeur pour nous proposer une oeuvre réaliste résultant de son talent de maître.
Depuis Asama, la Police a utilisé les médias pour stopper les idées révolutionnaires, et la société a sévèrement condamné le mouvement des étudiants, mais Wakamatsu ne les a jamais désavoués. Absorbé par la réalisation cinématographique, il n'a pas participé au mouvement révolutionnaire, mais la Police l'a poursuivi, a fouillé sa maison et bloqué son passeport (actuellement il ne peut toujours pas se rendre aux États-Unis).
Environ 40 années se sont écoulées depuis cette série d'évènements, et Wakamatsu a voulu les dépeindre sans aucun parti pris. Après sa finalisation et sa projection au Japon, nous avons voulu connaître son sentiment.
« Sans distinguer le bien du mal, je ne pourrais jamais les désavouer. Ils n'ont pas agi par intérêt, et aspiraient juste à une société meilleure. Même s'ils ne s'y sont pas pris de la bonne façon, leurs convictions étaient justes. J'aimerais dire la chose suivante à ceux qui critiquent : en avez-vous le droit ? Soyez humble. Dans une situation identique, qu'auriez-vous fait ? Actuellement, partout dans le monde, il y a des guerres et des persécutions, mais personne n'ose se dresser contre ça. Eux au moins ont eu le courage de vouloir un monde meilleur, c'est pour cela que je ne pourrais jamais désavouer leur action ».
* Kichiku Dai Enkai [Le Banquet des bêtes] (1997, KUMAKIRI Kazuyoshi) : inspiré de la purge de la base de Sangaku, ce film décrit l'auto-destruction. Au départ réalisé comme projet de fin d'études, ce premier film de KUMAKIRI reçut une bonne critique au festival du film.
Hikari no amé [Pluie de Lumière] (2001, TAKAHASHI Banméi) : ce film décrit des jeunes devant réaliser l'adaptation cinématographique du roman « Hikari no amé », inspiré des incidents de l'Armée Rouge Unifiée. Le réalisateur a un temps fait partie de l'équipe de production de Wakamastu
Totsunyû seyo ! Asama Sansô Jikén [Entrez de force ! L'incident d'Asama Sansô] (2002, HARADA Masato) : basé sur le livre de SASSA Atsuyuki, policier en charge à l'époque de l'affaire de la prise d'otage du chalet, ce film décrit l'incident du point de vue des forces de l'ordre.
United Red Army
2007 3H10 Date de sortie 6 mai 2009
Titre original : Jitsuroku rengô sekigun: Asama sansô e no michi
Réalisateur Producteur Scénario Montage : WAKAMATSU Kôji
Avec: SAKAI Maki, JIBIKI Gô, ARATA, NAMIKI Akie
Musique : Jim O'Rourke*(ex Sonic Youth)
www.united-red-army.com
*Jim O'Rourke, grand fan de Wakamatsu, s'est proposé de compositeur de la musique du film de sa propre initiative. Au début, Wakamatsu qui ne le connaissait pas, lui a dit « s'il veut me parler il n'a qu'a apprendre le japonais ! ». Un an plus tard, Jim retrouvait le réalisateur en japonais, et rejoignait l'équipe du tournage.