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mardi, 19/05/2009 13:26CET

Samouraïs, mafieux et romans pornos :

histoire du cinéma de genre au Japon

En pleine mutation de nos jours après avoir traversé depuis ses débuts autant d'âges d'or que de périodes de crises, le cinéma japonais n'est sans doute pas aussi connu que son homologue Hollywoodien par exemple, en dépit pourtant de quelques réussites de prestige et de la diffusion à l'étranger de films d'auteurs primés lors de festivals internationaux. Il propose néanmoins un éventail d'oeuvres très large, témoin d'une richesse et d'une singularité exceptionnelles, liées en grande partie au foisonnement des styles et des sujets, capables de satisfaire tous les publics. Et si, en tant qu'industrie du divertissement de masse, il fait désormais aussi bien dans les films de monstres, dans la comédie ou dans l'horreur que dans le drame contemporain, le 7ème Art nippon doit avant tout sa popularité aux fresques d'époques et aux récits de samouraïs, aux films noirs mettant en scène des yakuza, ainsi qu'au cinéma rose, des genres esthétiques et sulfureux qui ont su, eux aussi, évoluer avec leur temps.

Youth Of The Beast
Youth Of The Beast (Yaju no seishun, 1963) Seijun Suzuki


C'est en 1897 que le cinéma est introduit au sein de l'empire insulaire par deux opérateurs des frères Lumières, venus filmer Tôkyô et Kyôto. Les premières projections, appelées katsudô-shashin («images en mouvement ») remportent alors un succès immédiat auprès du public. A l'instar de ce qui s'est passé en Allemagne à ses débuts, le cinéma va d'abord se nourrir au Japon de l'art théâtral, et c'est tout naturellement que le kabuki, théâtre plus populaire que le nô, considéré comme élitiste, va inspirer au départ les cinéastes nippons. Les premières productions filmées japonaises consistèrent ainsi en l'enregistrement, réalisé en 1899 par SHIBATA Tsunekichi, de la pièce de kabuki Momijigari (Promenade sous les feuillages d'érable), puis en diverses adaptations du célèbre Chûshingura (Les Quarante-Sept Rônin). Difficile de ne pas y voir les prémices de ce qui deviendra bientôt un genre majeur du cinéma japonais.

Essor et déclin du jidaigeki et du chambara

Le cinéma se voit également influencé par une version modernisée du kabuki, le shimpa, et par le shingeki, le «nouveau théâtre» aux inspirations occidentales - notamment russes. Dans les années 1920, il connaît son premier âge d'or. Deux pôles de l'industrie cinématographique se fixent autour de Tôkyô et à Kyôto.

Les nouveaux studios de la compagnie Nikkatsu, créée en 1912, et de la Shôchiku, fondée elle en 1920, accueillent les tournages des gendaigeki (films aux sujets contemporains), tandis que sont construits dans la capitale historique des studios spécifiquement dédiés à deux genres importants de l'histoire du cinéma japonais : les jidaigeki, comprendre l'ensemble des films historiques «à costumes» dont l'intrigue se déroule dans le Japon féodal, souvent à l'époque d'Edo, et les chambara eiga, sous-genre du jidaigeki désignant plus particulièrement les films de sabre, tel Orochi qui, en 1925, lancera la mode des longs combats à un contre plusieurs.

Battles Without Honor & HumanityBattles Without Honor & Humanity (Jinginaki Tatakai,1973),Kinji Fukasaku

La fin des années 1920 est vivement marquée par les idées progressistes venues d'Europe, et l'on voit se développer sur l'archipel, sous l'impulsion de cinéastes comme MAKINO Masahiro ou UCHIDA Tomu, le courant du keiko eiga, ou film à tendance sociale. En réaction contre une production par trop contaminée d'un moralisme hérité de l'ère féodale, ce dernier met en avant des héros nihilistes et inébranlables, samouraïs ou ronin (samouraïs errants) rebelles, ancêtres des yakuza, qui n'hésitent pas à s'opposer au pouvoir en place à l'image du samouraï patriote de La Chauve-souris cramoisie (Benikomori, 1931), réalisé par TANAKA Tsukihiro. Avec son Chevalier voleur (Oatsurae Jirokichi Gôshi, 1931) à la caméra déchaînée, ITÔ Daisuke s'est lui aussi imposé comme l'un des maîtres du genre. A figure importante de cette époque aux côtés de futurs grands noms comme OZU Yasujirô ou MIZOGUCHI Kenji, le cinéaste indépendant KINUGASA Teinosuke, un ancien onnagata (acteur masculin jouant des rôles féminins dans la pure tradition du kabuki), se fait pour sa part remarquer avec deux métrages tournés à la fin du cinéma muet et très influencés par l'expressionnisme germanique : Une page folle (Kurutta ippeiji, 1926), premier film d'avant-garde nippon, et le jidaigeki Carrefour (Jûjiro, 1928), réalisé avec des décors sommaires faits de bois et de cartons, deux exceptions dans une production de chambara tournés en série.

Comme le film de sabre, le jidaigeki profita d'une forte expansion avant la guerre. Après avoir été mis de côté pendant l'occupation américaine, le genre connut son heure de gloire durant les années 1950 (principalement sous l'impulsion des studios Toei), durant lesquelles l'arrivée de techniques comme le cinémascope - dont le format permettait de recréer l'espace théâtral du kabuki au cinéma - et la pellicule couleur le rendirent très populaire : presque la moitié des films réalisés au Japon au cours des années 1950 étaient des jidaigeki. Un essor que l'on devra aussi un peu plus tard à la nouvelle vague japonaise et à la remise en cause des conventions du genre, par exemple en ignorant ou en nuançant la superbe des héros et en s'efforçant de faire ressortir des problématiques plus exogènes. C'est finalement grâce à ce style de production que le cinéma made in Japan se fait connaître en Occident. D'abord avec des films de l'illustre KUROSAWA Akira comme l'incroyable Rashômon (1950) - un jidaigeki expérimental, possédant plusieurs points de vue narratifs et ouvrant une réflexion sur la relativité de la vérité, premier film japonais récompensé par un grand prix international (un Lion d'or à la Mostra de Venise en 1951) -, Les Sept Samouraïs (1954) ou Le Château de l'araignée (1957), puis avec des oeuvres de MIZOGUCHI Kenji (Les contes de la lune vague après la pluie / Ugetsu Monogatari, L'intendant Sansho...). Et tandis que dans les années 1960, le public occidental se laisse facilement séduire par la beauté des kimonos et la dynamique des batailles, ignorant par-là même les films à sujets contemporains d'OZU (Voyage à Tôkyô, Herbes flottantes) ou de KUROSAWA, le jidaigeki quitte peu à peu les salles de cinéma, jugé trop cher à produire - les dernières tentatives de KUROSAWA, Kagemusha et Ran (1980 et 1985), ont nécessité des financements étrangers - pour s'imposer la télévision sous forme de feuilletons, dont la formule la mieux connue actuellement est le taiga drama. Le chambara eiga continuera lui a avoir droit aux honneurs du grand écran pendant encore une dizaine d'années, avec notamment la série des Baby Cart, films de sabres adaptés du manga Kozure Ôkami / Lone Wolf and Cub de KOIKE Kazuo et menés à la façon d'un western spaghetti, avant de décliner à son tour, laissant la place à des genres plus en vogue.

Secrets of a Court MasseurSecrets of a Court Masseur (Shiranui Kengyo,1960),Kazuo Mori

Essor et déclin du jidaigeki et du chambara

Comme indiqué plus haut, le Japon a connu en même temps que la France, entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1960, une nouvelle vague (la langue japonaise a d'ailleurs conservé l'expression française, transcrite en «nu-beru ba-gu»), qui toutefois ne fédère pas des auteurs autour d'une théorie du cinéma ou d'une revue, mais des réalisateurs qui ont en commun une lecture analytique, parfois critique, des conventions sociales et une certaine prise de distance à l'égard des mythologies cinématographiques établies. L'époque voit débuter dans certaines compagnies (Shochiku et Nikkatsu notamment) de jeunes cinéastes qui voulaient réagir contre leurs aînés dans une période très politisée, et filmer leur rage de vivre : ÔSHIMA Nagisa, YOSHIDA Yoshishige, SHINODA Masahiro ou IMAMURA Shôhei tournent des films violents et sensuels, qui se signalaient par une révolution de l'écriture cinématographique. Mais les excès de cette nouvelle vague lasse vite les producteurs et le public, qui reviennent à des recettes plus commerciales et à un cinéma de genres qui n'avait jamais cessé d'exister : mélodrames familiaux, comédies, et surtout films de yakuza (dont la Nikkatsu et la Toei s'étaient fait une spécialité) et bientôt films érotiques - ou romans pornos - un genre prolifique qui sauva la Nikkatsu de la faillite au début des années 70.

Les films noirs du genre yakuza eiga - le terme yakuza faisant référence à l'origine aux bandes bakuto et tekiya, descendantes spirituelles des Machi-Yakko ou «serviteurs des villes», groupe instauré pour lutter contre les bandits de l'ère Tokugawa (1603-1867) - étaient déjà présents avant-guerre, mais ils donnaient à voir principalement des figures de gangsters célébrées à travers les traditions orales et écrites. On retrouve par exemple un Robin des Bois nippon du nom de CHUJI Kunisada (1810-1850) dans de nombreux films, dont les Carnets de Voyage de Chuji d'ITÔ Daisuke (Chuji Tabi Nikki, 1927). A cette époque, le yakuza est surtout vu comme une personnalité solitaire, en marge de la société, soumise aux codes stricts du jingi (règles de chevalerie) et tentant en vain de rentrer dans le rang. Cela changera par la suite : stoppés avec la seconde guerre mondiale, les films de yakuza reviennent sur le devant de la scène à la fin de l'occupation, mais le profil du héros tel qu'on le connaissait disparaît au profit d'une figure correspondant davantage à l'optimisme de l'époque. Il en va ainsi pour Jirocho Sangokushi, protagoniste principal de la série de films éponymes de MAKINO Masahiro, faisant certes partie d'un gang, mais contribuant à sa façon à la modernisation de sa ville natale de Shimizu.

Violent CopViolent Cop (Sono otoko kyobo ni tsuki, 1987) Takeshi Kitano

Les décennies suivantes verront l'émergence de nouveaux aspects du film de yakuza. On notera dans les années 1960 une forte poussée du genre grâce au succès des dénommés films de chevalerie, ou ninkyo eiga, situés temporellement dans l'intervalle compris entre la fin de la féodalité et la seconde guerre mondiale, traitant de thèmes contemporains en décrivant une sphère idéaliste, binaire et passée où les gangsters divisés entre l'obligation ou devoir social (giri) et l'intérêt personnel (ninjô) cherchent à maintenir la tradition face à des adversaires déjà pervertis par les valeurs occidentales. La violence de leur climax est leur marque de fabrique. Au sein de ce paysage bigarré, des réalisateurs parviennent à sortir du lot. Avec Fleur pâle (1964), SHINODA Masahiro signe un film de yakuza en noir et blanc parfaitement maitrisé, au sens théâtral certain et à la qualité esthétique digne d'une représentation cérémonielle. SUZUKI Seijun a réussi de son côté à insuffler un style de plus en plus personnel, inédit et intriguant, à ses films de yakuza, progressivement marqués par un humour absurde, une mise en scène surréaliste et des expérimentations visuelles déconcertantes entre kitsch et pop-art, comme Le Vagabond de Tôkyô (Tôkyô Nagaremono, 1966). Mais c'est La Marque du tueur (Koroshi no rakuin, 1967), film stylisé à l'extrême, syncopé et proche du Alphaville de Godard, qui vaudra à l'artiste, incompris, d'être renvoyé de la Nikkatsu.

Dans les années 1970, c'est un nouveau type de film de yakuza qui apparaît, un sous-genre revitalisé par FUKASAKU Kinji avec Le Cimetière de la morale (Jingi no hakaba) ou la série de films Combat sans code d'honneur (Jingi naki tatakai - The Yakuza Papers) : celui du jitsuroku, littéralement «histoire vraie», plus proche dans la manière de présenter les choses du documentaire que de la fiction. Univers réaliste au possible, le jitsuroku montre simplement des hommes non guidés par l'honneur mais assoiffés de pouvoir : il n'y a pas de dualisme, ni de repère moral. L'exemple des films de la saga Combat sans code d'honneur est éloquent, puisque le futur réalisateur de Battle Royale y décrit plus de vingtcinq années d'histoire du crime organisé à Hiroshima - et l'emprise progressive de la pègre sur la classe politique.

Les années 1970 ne sont peut-être pas roses pour les studios de la Shochiku, de la Toho et de la Toei qui fleurtent plutôt avec le rouge (Daiei venant déjà de fermer ses portes), mais elles le sont un peu plus pour la Nikkatsu qui, pour faire face à la chute brutale des recettes en salles - imputable pour beaucoup à l'essor de la télévision dans les foyers japonais -, décide de se reconvertir et de se focaliser sur des films... classés X. Se démarquant de façon nette des pinku eiga (films érotiques) souvent plats, lots quotidiens de petites compagnies pensés comme une démarcation des films d'exploitation de la Toei et réservés aux petites salles, la série de la Nikkatsu intitulée Roman porno redéfinit le genre et impose ses maîtres, avec en tête TANAKA Noburu. Entre sexe, violence et surréalisme, ce type de films représentera près de deux tiers de la production jusqu'à l'arrivée, dans les années 80, des vidéos pour adultes, fer de lance d'une industrie tournée vers le porno-trash.

The Most Terrible time In My LifeThe Most Terrible time In My Life (Waga jinsei saiaku no toki,1993) Kaizo Hayashi

Perspectives pour le cinéma de genre

En léthargie pendant les années 80, trop nostalgique de son passé, le cinéma de genre japonais a retrouvé du poil de la bête dès les décennies suivantes, sous l'impulsion de nouveaux réalisateurs, parmi lesquels figurent MOCHIZUKI Rokuro, MIIKE Takashi, AOYAMA Shinji, KUROSAWA Kiyoshi ou ISHII Takashi. Il doit également cette vigueur au fantasque KITANO Takeshi, aussi doué en tant que pitre à la télévision qu'en tant qu'acteur, scénariste, monteur ou réalisateur au cinéma. Passé derrière la caméra avec Violent Cop suite à la défection de FUKASAKU Kinji, il a donné naissance à un style unique, poétique et violent, prenant forme à travers des comédies acides, des récits de tranche de vie, des yakuza eiga bien sentis ou un matabi no mono (sousgenre mettant en scène un gangster errant) construit autour de la série culte Zatoïchi. Même s'il se repose trop actuellement sur des réalisations simples et des adaptations d'oeuvres connues dans la bande dessinée ou l'animation, le cinéma japonais a retrouvé une certaine dynamique et les films de genre pourraient bien à nouveau en profiter. Preuve en est l'annonce récente de l'éclectique MIIKE Takashi qui, après avoir mené avec succès le portage à l'écran de la série culte Yatterman, voudrait prochainement diriger un remake des 13 Tueurs / Juusan-nin no Shikaku, réalisé en 1963 par KUDO Eiichi. On a hâte de voir ça...


Yvan Romanoff

Sources : Cinemasie, Eigagogo, Fluctuat.net, Wikipedia


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