L'Oricon, premier baromètre des tendances musicales japonaises ?
Même si ses chansons s'exportent encore peu en dehors de ses frontières, l'industrie musicale japonaises reste l'une des plus dynamiques dans le monde. J-pop ou rock, chanson traditionnelle, musique urbaine ou électronique : tous les genres se retrouvent désormais pèle-mêle dans les programmes musicaux et les bacs des magasins. Mais pour véritablement connaître les succès commerciaux d'aujourd'hui et de demain, la plupart des observateurs (patrons des maisons de disques inclus) se tournent machinalement vers le «top 50» made in Japan, l'Oricon...
Ce classement, établi selon les ventes de produits musicaux au Japon, doit son existence et son nom à une entreprise spécialisée dans l'information et les statistiques - à la base dans l'industrie musicale, par la suite dans d'autres secteurs -, Original Confidence Inc. (Kabushiki-gaisha Original Confidence). Fondée en novembre 1967 par le promoteur KOIKE Sôkô, la compagnie se fait connaître dès ses débuts en publiant dans une revue portant son nom un classement des meilleures ventes de singles, dit «Études des marchés de loisirs» (Sôgô Geinô Shijo Chôsa). A l'instar des précédents classements fournis dès 1962 par l'institut Tokushin Music Reports, ceux de Original Confidence Inc. se destinent dans un premier temps exclusivement aux acteurs de l'industrie du disque. Mais la publicité qui est faite autour de ces classements est telle que le grand public s'intéresse très vite à eux. En 1970, la société lance un magazine annuel récapitulant l'ensemble des tops hebdomadaires de l'année, intitulé Confidence Nenkan (futur Oricon Nenkan). Dès 1979, la publication chaque mardi de l'Oricon Weekly (aujourd'hui Oricon Style) permet de présenter aussi bien les tops musicaux que les tendances et les artistes à la mode. En 1992, la société Original Confidence est rebaptisée Oricon, et en 1999, la holding Oricon Inc. est mise en place dans le but de gérer les différentes filiales du groupe. Fort d'une promotion intensive, le hit parade musical, désormais connu sous son abréviation «Oricon», s'impose comme «la» référence dans le domaine, et les grandes émissions musicales à la radio ou à la télévision ne manquent pas de l'exploiter pour présenter à l'antenne les tubes du moment (aujourd'hui, c'est le cas de programmes hebdomadaires tels que Count Down TV, Music Station, Hey! Hey! Hey! Music Champ ou Sakigake Ongaku Banzuke - Jet). Puisqu'il est basé sur les chiffres de ventes de disques, c'est un peu le classement Oricon qui fait et défait les stars : si certains groupes ou artistes comme SMAP, Mr.Children, Kinki Kids, Southern All Stars, HAMASAKI Ayumi ou les Morning Musume ont laissé une trace durable dans les hauteurs du classement, bien d'autres n'y ont fait que de brèves apparitions. Rien n'empêche au demeurant les plus grosses maisons de disques d'acheter en masse les CD qui sortent de leurs propres murs pour simuler un succès populaire et inciter les gens à mettre la main au porte-monnaie...
Des classements au top ?
Le nombre et le type de classements au sein de l'Oricon ne sont pas toujours restés fixes. Au fil de son existence, l'institut a inauguré des catégories, pas forcément en rapport avec la musique d'ailleurs, et en a supprimé d'autres, en fonction généralement du succès des nouveaux supports dans le pays, mais aussi du déclin ou de l'abandon par les Japonais d'autres formats, jugés trop obsolètes ou peu représentatifs. Si l'Oricon a dès son lancement évoqué le cas des singles (tour à tour proposés sur disque vinyle, cassette ou CD) et entre autres, à partir de 1987, celui des albums et des titres plébiscités en Karaoke, il a tout naturellement laissé de côté le classement des meilleures ventes de VHS et de Laser Discs - média en vogue au Japon au début des années 1990 - au profit de ceux consacrés aux DVD et, plus récemment, aux disques Blu-Ray. En dehors des tops qu'elle établit de manière hebdomadaire ou mensuelle, voire quotidienne pour les CD de musique, l'entreprise prend soin de réaliser des sondages ponctuels aux thèmes variés, souvent drôles et originaux.
Pour préserver son leadership, l'Oricon doit évoluer avec son temps et s'adapter aux conditions du marché, chose que l'entreprise réussit plus ou moins bien. Bien que présents aujourd'hui, certains classements d'importance, tels ceux des meilleures ventes de livres (revues, mangas et romans) ou de jeux vidéo, ont par exemple connu plusieurs années d'interruption. De même, la structure semble avoir du mal à reconnaître l'importance actuelle du marché du téléchargement légal. Pour en rester au domaine musical, on note depuis le début du siècle un véritable boom au niveau des ventes de chansons au format numérique, et tout particulièrement celles à destination des téléphones portables, au format chakuuta, distribuées sous forme d'extraits - pouvant faire office de sonneries - ou de chansons entières. La popularité d'un artiste ne se mesure plus uniquement au nombre de disques vendus : certains groupes et chanteurs (UTADA Hikaru, GreeeeN...) peuvent désormais voir leurs compositions s'arracher en téléchargement. Pourtant, ce n'est que depuis fin 2006 que la société Oricon propose un simili-classement des musiques dématérialisées (chakuuta et full chaku-uta), en se basant toutefois uniquement sur les téléchargements effectués depuis son propre site ! Autant dire que s'il constitue bien un premier indicateur, ce type de résultat ne saurait être une synthèse exacte de l'ensemble des ventes de musique numérique. En réaliser une tiendrait de toutes façons de l'exploit compte tenu du nombre de formats et de distributeurs...
Un système bête et méchant ?
N'être qu'à demi-complet : tel est le principal reproche que l'on pourrait adresser à l'Oricon. Le fait est que, pour réaliser son classement, la société s'appuie sur les chiffres collectés auprès d'un vaste réseau de points de vente (environ 2800 en janvier 2009), mais certaines enseignes ne sont pas prises en compte, ce qui aurait tendance à fausser les choses, comme on a pu le constater avec le premier single du groupe pop NEWS, un titre à succès mais qui, parce qu'il fut uniquement distribué dans les supérettes du groupe 7-Eleven ne faisant pas partie du panel de l'Oricon, n'est jamais apparu dans le classement.
Autre reproche soulevé à demi-mot : le supposé manque d'impartialité de l'entreprise. Interrogé il y a trois ans dans les colonnes du magazine Cyzo, le journaliste musical indépendant UGAYA Hiromichi mettait en cause le traitement de faveur accordé par Oricon aux artistes de l'agence Johnny & Associates, pointant les disparités entre son classement et d'autres tops japonais. Ce qui lui a valu, sans être l'auteur de l'article polémique, d'être poursuivi pour diffamation. On ne s'attaque pas à un géant de l'univers musical. L'Oricon a longtemps pu dormir tranquille, faute d'adversaires de taille en dehors de Tokushin Music Records. Mais désormais, il lui faut compter avec d'autres services spécialisés dans les classements, comme SoundScan Japan, Planet ou Music and Media. Il reste néanmoins l'un des plus accessibles et illustre parfaitement à la fois la prépondérance des artistes nippons sur les vedettes d'origine non-asiatique (très peu d'étrangers ont pu figurer dans l'Oricon) et l'incroyable variété du paysage musical du pays.
Yvan Romanoff
Site officiel de l'Oricon : www.oricon.co.jp
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