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mardi, 18/05/2010 14:14CET

cinémaHistoire du cinéma français au Japon

2 - Un nouveau cinéma ~ de nouveaux spectateurs

Le cinéma réaliste poétique français d’avant et après-guerre, qui eut parmi ses fans japonais une influence toute particulière sur les intellectuels, fût un élément décisif dans la détermination de la position du cinéma français dans le monde du 7ème art.

Dans les années 1960, au même moment que le développement d’une contre culture mondiale, le cinéma semble explorer une nouvelle direction. Le cinéma français au Japon n’échappe pas à ce phénomène, et la montée d’une nouvelle vague se propage rapidement dans l’archipel.

Cependant, cette nouvelle vague ne perdure pas, et par la suite, tout en se maintenant une dizaine d’années, de nombreuses marées vont venir caresser le monde du cinéma japonais.

Dans ce second volet, nous allons tenter d’approcher le cinéma français qui s’est retrouvé au milieu de changements successifs rapides tant sociologiques qu’artistiques.

(Texte : Katsuhiko Sugihara, Traduit en français : Thibault. C)

« A bout de souffle » Jean-Luc Godard (1960)

La nouvelle vague

Si l’on considère que le réalisme poétique a été un facteur important d’affirmation de la place du cinéma français au Japon, on peut dire que la nouvelle vague est ce qui a permis d’en élargir les fondements en attirant de nouveaux spectateurs et en apportant une touche de charme. En apportant cette touche qu’il n’y avait pas dans les productions de jusqu’alors, la nouvelle vague toucha notamment le coeur des plus jeunes, en France comme au Japon. Le mouvement le plus représentatif en fut le film « A bout de souffle » (1959) de Jean-Luc Godard.

Le film « Les quatre cents coups » (1959) de François Truffaut est projeté pour la première fois au Japon le 17 mars 1960 (sortie en France le 3 juin 1959 après le Festival de Cannes), et à peine 10 jours après sa sortie en France le 16 mars 1960, « A bout de souffle » sort au Japon dès le 26 mars. Ainsi, ce mois de mars 1960 constitue une période décisive pour le monde du cinéma Japonais.

A ce moment, c’est la société Shin-Gai-Ei, concurrente de la Towa et également spécialisée dans la distribution de films étrangers, qui distribue « A bout de souffle » au Japon. Membre de cette société à l’époque et future critique de cinéma, c’est Sahoko Hata qui en obtient les droits.

Elle nous raconte : « L’été 1959, je me rendis dans les studios de Joinville accompagnée du producteur Georges de Beauregard, où je pus voir 20 minutes de fragment du film. A ce moment, je fus remplie d’un sentiment de nouveauté, me disant que je ne pouvais laisser passer cette opportunité. Je devais absolument distribuer ce film au Japon, et je signai donc de suite un contrat ».

A ce moment, le film « Les quatre cents coups » devait être distribué par la Towa, et donc la Shin-Gai-Ei se devait de proposer quelque chose d’encore plus novateur. Mais s’engager avec « A bout de souffle » qui n’était pas encore terminé était une aventure risquée, et l’entreprise dût faire face à des doutes. Ainsi, sorti en mars avec un peu de retard, « A bout de souffle » ne fait pas de suite parler de lui, mais petit à petit, il obtient la critique de la jeunesse et remporte un succès grandissant.

Madame Hata ajoute en se souvenant de cette époque : « Ce film fût accueilli par les jeunes d’alors qui n’étaient pas satisfaits du cinéma artistique français ». Il n’est pas difficile d’imaginer qu’à travers le cinéma de Godard ou de Truffaut qui réhabilite le réalisme des corps et des voix, les jeunes Japonais de l’époque sentirent un souffle de nouveauté.

Madame Hata insiste sur le fait qu’à ce moment il existait également des rapports de coopération entre les entreprises de distribution. Tout comme se faisant l’écho de la chaleur de l’ambiance de l’époque, les hommes et les femmes de ces entreprises tentaient de profiter pleinement de ce nouveau cinéma français. Towa et Shin-Gai-Ei, continuèrent d’importer des oeuvres importantes de la nouvelle vague, et en montrant une flexibilité envers les changements de la société et du cinéma français, elles purent proposer un nouveau charme à ce 7ème art.

“Alaint Delon” est le cinéma français

Dans la seconde moitié des années 1960, la nouvelle vague commence à montrer des signes de retraits, et le cinéma français au Japon s’apprête à entrer dans une nouvelle ère de changements. Ainsi dans les années 1970, le Japon subit l’empreinte d’Alain Delon, au point qu’il n y a aucun autre film sans cet acteur.

La raison en est le succès du film « Plein soleil » de René Clément en 1960. Preuve en est, une version avec des scènes inédites est sortie en 2008, montrant l’extraordinaire succès de ce film au Japon qu’il ne serait pas injustifié de qualifier, au même titre que «Vacances Romaines » avec Audrey Hepburn, de film étranger le plus populaire au sens des Japonais. En passant par les années 1960 et 1970, les films avec Alain Delon deviennent, parmi tout le cinéma français, les plus stables du box-office. On peut dire à l’inverse qu’il n’y a aucun autre film décisif dans le paysage cinématographique français au Japon, qui va d’ailleurs être écrasé par les superproductions hollywoodiennes comme « Le parrain » (1972) et « La guerre des étoiles» (1977). Dans Rêve du quartier latin ou le cinéma français des années 70 aux éditions Wides, Yokichi Nakagawa tente d’expliquer de la sorte : « Le cinéma français des années 1970 allait connaître la morosité. Concrètement, ce fut notamment une période de diminution des spectateurs et de baisse au box-office (…) Le peuple cinéphile expliquait que les films français récents étaient nuls, et les professionnels se demandaient comment sortir de cette morosité ».

Que ce soit la fin de la nouvelle vague, la prise d’importance des réalisateurs, ou bien encore la diffusion de la télévision, nous pouvons chercher de nombreuses raisons, mais la réalité du problème est que, selon la revue cinématographique japonaise Kinema Junpo, aucun film français ne fût numéro 1 au cours des années 1970.

« Plein soleil » René Clément (1960)
« Plein soleil » René Clément (1960)

Renouveau visuel et
nouvel académisme japonais

Godard, qui s’était éloigné de l’industrie du cinéma, fait son retour en 1979 avec « Sauve qui peut». Non pas que cela eut un impact sur la suite, mais les années 1980 connaissent encore une fois un nouveau cinéma français qui envahit l’archipel, notamment avec « Diva » (1981) de Jean-Jacques Beineix (distribué au Japon en novembre 1983) et «Mauvais sang » (1986) de Leos Carax (distribué au Japon en février 1988). Le premier film de ce dernier, « Boy meets girl », pourtant déjà connu, ne sortira au Japon qu’après « Mauvais sang, et Subway » de Luc Beson, sera projeté en France dès 1984 mais seulement en 1986 au Japon. Les oeuvres de réalisateurs pleins de sensibilité se succèdent ainsi, tout comme avec «Passion » (1982) de Godard, qui ne sortira au Japon qu’en novembre 1983.

« Mauvais sang » Leos Carax (1986)
« Mauvais sang » Leos Carax (1986)
©Visa d'Exploitation n 60784


A cette époque, des salles de cinéma appelées « Mini-theater » font leur apparition. Elles comportent en général moins de 200 places, et certaines se développent en présentant des oeuvres artistiques de caractère autour d’un cinéma européen qui s’oppose au cinéma aseptisé hollywoodien. Le cinéma français, avec de nouveaux acteurs et le retour de grands noms, va développer ce genre en soutenant les « Mini-theater », et le Japon va devenir à cette occasion son plus gros marché.

Cependant, il ne faut pas oublier la contribution des ciné-clubs qui est tout autant voire plus importante que les « Mini-theater ». Au sein d’écoles de langue comme l’Athénée Français Cultural Center, ou bien encore l’Institut franco-japonais, les ciné-clubs commencent à faire leur apparition, et participent activement à la projection de films français jusque-là inédits, ainsi que de films hollywoodiens des années 1950 et d’oeuvres provenant du reste du monde (avec une mention spéciale à l’Athénée Français Cultural Center pour la qualité des oeuvres projetées). Au même moment, le Centre cinématographique du Musée National d’Art Moderne de Tokyo propose en 1983 une rétrospective de cinéma français de grande envergure qui arrive à point. Renouveau visuel et vieille tradition, oeuvres importantes du cinéma mondial, tout ceci semble avoir été lancé dans le melting pot et s’être embrasé dans le Japon des années 1980.

Dans les coulisses se préparait la montée du nouvel académisme avec notamment Shigejiko Hasumi, à l’époque enseignant à l’Université de Tokyo. Les Jacques Derrida et autres Gilles Deleuze, qui ont montré l’intérêt de la pensée française actuelle qui met en évidence l’importance de l’image, en passant par les académiciens, ou bien les étudiants, tous se passionnent pour le cinéma. Les oeuvres de Jean-Luc Godard, d’autres réalisateurs de la nouvelle vague jusqu’alors peu présentés comme Jacques Rivette ou Éric Rohmer, ou bien encore de fortes plumes comme Jacques Doillon ou Jean-Pierre Limosin, ont été largement évoqués dans le champ intellectuel japonais et ont eu un impact sur le public. Oui, le cinéma français était ressuscité.

Les nouveaux spectateurs ?

Nous voici dans les années 1990, qui sont constituées de 10 années de pertes financières à cause de l’éclatement de la bulle spéculative japonaise. Culturellement au même moment, la tendance est au shibuya-kei, un style léger aimant la mode pour la mode.

Ce mouvement réagit peut-être au nouvel académisme qui a dominé les 10 années précédentes, mais tout comme la pensée moderne devenait tendance,le cinéma allait encore une fois évoluer dans le même sens.

On peut notamment parler du succès inattendu du film « La belle noiseuse » (1991) de Rivette. Présenté spécialement en 1991 à l’occasion du Festival international du film de Tokyo, il devient le centre du débat à cause d’une scène érotique, et l’année suivante, il enregistre un succès sans précédent comme oeuvre d’art lors de sa sortie. Regarder un film était déjà devenu en soi à la mode. Conjugué à l’intérêt porté au style d’Anna Karina, actrice fétiche de Godard, regarder un film français devient une des clés pour être à la mode. A partir du milieu des années 1980, le Japon continue d’être le plus grand marché du cinéma français jusque dans les années 1990. Pourtant la réalité était bien différente.

« La belle noiseuse » Jacques Rivette (1991)
« La belle noiseuse » Jacques Rivette (1991)
©PIERRE GRISE PRODUCTIONS 1991


Le Festival du film français qui rouvre en 1993, surfant sur cette vague, connaît également un franc succès. Cependant, les spectateurs du cinéma français des années 1990 ne s’y reconnaissent pas, tout comme ils ne tentent pas de trouver une nouvelle philosophie ou pensée pour leur propre vie. Et à l’instar du cinéma hollywoodien (en peut-être un peu plus raffiné), peut-être ne cherchaient-ils que le divertissement d’un instant ?

Arrivé au XXIème siècle, on peut considérer que cette tendance s’est aggravée. Le nombre de films importés à l’occasion du Festival du film français de 2000 était en nette diminution, sans pouvoir atteindre la situation d’autrefois.

On peut donc penser que le cinéma français au Japon connaît une ère de crise.

Amitié des frères Lumière ~ Rencontre avec le réalisme poétique



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